Brochette de cols

de Kearsarge pass et Tuolumne Meadows

Soyons clairs : Cette partie est la reine du PCT. Au point que nombreux sont ceux qui abandonnent après celle-ci, déçus par les panoramas de la Californie du nord, moins spectaculaires. Les panoramas sont exceptionnels, la nature comme au premier jour. Fort heureusement, l’immigrant occidental a su reconnaitre ces trésors, et les protéger. Le principe « sacré » des indiens natifs s’est mué en concept juridique de « wilderness ». Moins poétique, mais efficace. Les écosystèmes se sont maintenus.

La fatigue et la performance passent au second plan. On évolue d’étonnements en émerveillements. Les 700 km et le mois de marche effectué aide beaucoup à oublier les jambes. Les montées deviennent faciles, les descentes également. Je veille toujours à me ralentir, ne pas trop en faire, au risque de me blesser. c’est ma hantise. De temps en temps, au détour d’une conversation avec un autre marcheur, ou d’un col amusant techniquement, j’accélère sans m’en rendre compte. Mais je peux le payer cher.

L’évolution dans la Sierra est donc une succession de cols et de vallées. Ils ne se ressemblent pas, même si l’on retrouve les mêmes éléments géographiques et végétaux.

Les vallées sont animées de puissants torrents, alimentés par la fonte des neiges. Certains sont difficiles, voire impossibles à passer à pied, selon la saison. On retrouve des sapins, des feuillus et une végétation plus dense d’arbustes et de bosquets, des fougères, d’herbes hautes.

On y trouve même des sources chaudes, vers Muir Ranch. Très relaxantes à la fin du la journée. Boueuses, et ainsi parfaitement adaptées à mon hygiène relative. Plus confortable qu’un jacuzzi, avec son flux d’eau brûlante qui vient du sol en transperçant les couches de sédiments. Mes pieds, martyrisés par des centaines de kilomètres de granit, se délassent dans une vase délicieusement moelleuse. Je ne risque pas de me retrouver piégé par la souille, comme Robinson Crusoe. J’ai mérité ma séance, ce n’est pas une fuite mais une récompense. Et puis demain, je devrais continuer à avancer.

Plus haut, ne restent que les résineux et cette végétation sèche et aromatique, adaptée aux climats plus rigoureux.

Viennent ensuite les lacs, et leurs affluents plus ou moins tortueux. Ceux-ci permettent à des marécages de s’épanouir, on retrouve ainsi quelques prairies sur ces hautes vallées.

Puis la végétation laisse place majoritairement à la roche, et éventuellement la neige. Mais parfois, elle résiste et se retranche jusque dans des fissures et replis rocheux, jusqu’aux altitudes élevées (4000 mètres).

Le col Forrester est le col le plus haut et vertical. C’est une entrée en matière solide, qui a l’avantage de faire passer les autres cols pour faciles. Sa face sud, assez raide, est désormais quasiment sèche. Il culmine à 4000m. Sa face nord est couverte de neige, et plutôt raide également. La discipline agrée sur le PCT est la descente sur les fesses, en mode luge. Le terme consacré est le « glissading ». On met le pantalon de pluie, les pieds devant pour freiner, ainsi qu’un bâton replié ou un piolet. Le sac peut faire office de frein, en s’appuyant dessus, également.

Arrivé seul au col, j’ai bien vu les traces des lugeurs, mais étant relativement débutant dans l’exercice, je n’ai pas voulu me lancer dans les 400m de descente spontanément. S’il y avait eu une âme charitable me servant de crash test, j’y serais peut être allé. Quoique la neige, en cette après midi, avait la désagréable propriété d’être très mouillée. Et la trajectoire était parsemée de cailloux. Et qu’il vaut mieux que les freins fonctionnent, à 4000m, à trois jours de marche de la ville la plus proche. J’ai donc pris l’option chamois, l’évitement de la neige par le pierrier latéral, composé d’énormes blocs de roche. Plus long, sûrement plus casse gueule, mais aux risques maîtrisés. Le chemin, en partie sous la neige, joue à cache cache et le jeu est de le retrouver sans GPS, à l’observation. En discutant peu après avec un jeune marcheur (Bambi), j’ai appris qu’il y avait des blocs de neige dure sur la trajectoire de la piste de glissading. Sa semelle de glisse, à savoir son postérieur, était toujours couverts de bleus deux jours après.

Viennent ensuite Glen pass, plus facile, et sa descente absolument sublime dans la vallée. Puis le Pinchot pass, et le Mather pass. J’arrive à faire un col par jour, ce qui est un objectif pas évident à tenir. Cela impose de parcourir plus de 25 km par jour, avec des dénivelés positifs dépassant le kilomètre vertical, à 3500m d’altitude, 9 jours de nourriture, dans un sac pesé à 46 livres (20kg). Mais les paysages, la faune, font diversion. Ils parviennent à me ralentir, ce que j’accepte de bonne grâce. Je sais qu’il y a peu de chances que je retourne dans ces endroits. Alors, j’en apprécie la moindre miette. Les retours d’expérience du PCT sont truffés de regrets de marcheurs avouant avoir été trop vite.

Partout, des marmottes, des petits rongeurs, passereaux, fuient devant mes pas. Vision assez rare et étrange d’un coyote à la descente du mont Whitney, dans un vallon isolé. Il semblait se demander, en me regardant tout en trottinant : mais que fait-il ici celui-là ?

Le matin est le moment idéal pour voir des chevreuils, peu farouches. Trop facile pour Momo le braco et JB la chips. S’ils étaient passé par là, auraient certainement cherché à améliorer l’ordinaire des bivouacs.

Je mets parfois de la musique dans mes écouteurs, même si c’est plutôt rare. En effet, je préfère être connecté à l’environnement, économiser ma batterie, et ne pas être influencé dans mon rythme par celui du tempo musical.

Mais ce matin la, en descendant Pinchot pass seul, j’écoute un morceau d’Eric Clapton, à fond : « Motherless Children ». Soudain, à 20 mètres devant moi, sur un dévers assez dégagé, maman ours et ses deux oursons déboulent et croisent le chemin. Ironie du sort, contrairement à la chanson, les deux oursons accompagnaient bien leur mère. Par précaution, au cas où un petit traînard ait eu la bonne idée de surgir à son tour, je m’arrête et fais quelques pas en arrière. Pour leur laisser le temps de rejoindre les fourrés et s’y cacher, également. J’ai ressenti un mélange de surprise, de peur, mais surtout du plaisir, à avoir la chance de voir évoluer ces magnifiques animaux. Un peu de dépit, aussi, pour avoir mis ma musique dans des coins « à ours », et ainsi ne pas les avoir entendu arriver. L’ours brun de la sierra Nevada est théoriquement une espèce peu dangereuse pour l’homme… tant que l’on ne sépare pas la mère de ses petits.

Le même jour, Sam, un néo-zélandais, m’a confié s’être endormi contre un arbre pour sa sieste. Un bruit bizarre de bouteille écrasée la réveillé. Il a eu la surprise de trouver un ours à 2m de lui, fasciné par son sac. L’ours a sursauté au réveil du dormeur, mais n’a pas détalé pour autant, restant dans la zone. C’est en lui jetant des pierres qu’il a réussi à le faire partir ! Personnellement, je suis pas vraiment amateur de siestes, ça tombe bien.

Cette réserve naturelle du Kings Canyon National Park est tellement extraordinaire qu’elle attire de nombreux marcheurs. Avec le temps, les ours s’y habituent et n’ont plus peur de l’homme. Et un ours qui n’a plus peur de l’homme est potentiellement dangereux. Les rangers sont alors obligés de les déplacer dans des enclos, ou de les éliminer. Mettre sa nourriture en sécurité au bivouac n’est pas un acte que l’on fait pour se protéger des ours, mais bien pour les protéger. Ce qui est vrai pour les ours l’est aussi pour les autres espèces, pumas, serpents, chevreuils, rongeurs. Connaitre la nature, c’est la respecter.

La descente de la face sud du Mather pass réussit l’exploit de surpasser celle du glen pass. Le chemin, après quelque passages de neige et lacs dans un lieu très minéral, descend dans la vallée. Il longe un lac d’altitude aux eaux bleu marine, le Palissade lake.

La main de l’homme n’apparaît pas dans ces vallées perdues, gardées par ces murailles de granit. Pas de bétail, pas de refuges, pas de cultures, pas de barrages. Rien. La nature telle qu’elle est depuis des milliers d’années. Des heures entières à marcher, sans personne aux alentours. Ce silence déstabilisant. C’est perturbant d’évoluer dans un décor pareil. On passe ses journées dans la beauté. Et on ne s’en lasse pas.

En arrivant au énième col, Muir pass, on se dit qu’on a déjà tout vu. Erreur : ce col est sans doute le plus difficile. Neige, eau, orientation, longueur, éloignement, dénivelé. Mais c’est le plus beau. Et le plus amusant. Fréquemment, le chemin disparaît sous la neige, et il faut faire marcher le sens de l’observation, plus distrayant que le gps. Le col est en fait couvert de neige sur les 3 derniers kilomètres de son côté sud, et 1 kilomètre de son côté nord.

En passant a ce stade de la saison, je suis partagé. Content de passer les cols sans trop d’effort et en sécurité, mais regrettant une difficulté et un défi limités. La difficulté du PCT sera pour moi sa longueur, bien plus que la technicité de certaines de ses portions.

Les cols de Selden et Silver finalisent cette semaine riche en émotions. Le col de Silver me rappelle de ne pas me relâcher : j’aperçois des fumées suspectes plus au nord, au fond de la vallée ou le chemin se dirige, à une trentaine de kilomètres. N’ayant pas d’informations depuis une semaine, il est parfaitement possible qu’un feu de forêt se soit déclenché entre temps. Le stress monte. Je suis entourée de rochers, mais le fond de la vallée est couverte de forêt. Heureusement, des randonneurs arrivent en sens inverse. Selon eux, l’incendie est maitrisé, et je peux rejoindre la ville de Mammoth lakes sereinement. Et au cas ou, j’ai un échappatoire par un chemin alternatif. Rassuré, mais légèrement tendu, je descends dans la vallée. Alors que je vois l’incendie est sur le versant opposé, j’atteins Reds Meadow, un petit ranch à partir duquel il y a une navette vers Mammoth lakes.

L’étape est bienvenue, car une douleur tenace à la jambe gauche commence à me préoccuper. Elle traîne depuis plus d’une journée. Peu handicapante pour marcher, elle est néanmoins gênante car elle me fait légèrement boiter, en plus de la douleur. Des douleurs aux jambes, j’en ai plus de vingt différentes par jour. Mais celle résiste aux nuits de sommeil et à l’ibuprofène. J’espère que mes quelques jours de repos en ville vont y remédier. Cela ressemble à une petite tendinite, il faut rester prudent.

A Mammoth Lakes, je retrouve avec plaisir la bande de marcheurs rencontres dès mon premier jour à Agua Dulce, avec qui j’ai déjà partagé quelques étapes et bivouacs : Tehachapi, Muir ranch, Bishop, etc.

Ps : pour ceux que cela intéresse, voici le lien d’un vlogueur sur le pct qui a quelques semaines d’avance sur moi. Il retransmet bien l’ambiance des sierras et des ravitaillements en ville. Il a fait le choix de partir plus tôt dans la saison et sa progression est vraiment compliquée : cols enneigés, tempêtes effroyables, orages… J’ai de la chance, et me félicite d’avoir opté pour ce timing.

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