Limbes et éclaircies

Crater lake, Shelter Cove resort

Crater Lake est, au même titre que le Yosemite ou Yellow Stone, un parc national américain réputé. J’y ai envoyé une boîte de ravitaillement depuis Ashland.

Contrairement à la nouvelle Zélande, assez peu de noms originels ont subsisté à l’arrivée des colons européens dans l’ouest des États Unis. Tout juste peut-on déduire que Mazama, le village sur l’épaule du volcan, fait écho au nom originel de celui-ci : le Mont Mazama. Les parcs nationaux américains sont gérés directement par le gouvernement fédéral, prenant le pas sur les États, ce qui implique des infrastructures développées. Le béton écrase ainsi une partie du caractère sacré de ce lieu, pour les populations indigènes. La route lacère ce Mont qui représentait alors le Dieu du feu.

Les mythes on changé, mais l’endroit reste un des symboles de l’Oregon, rappelant s’il le fallait, sa géographie largement volcanique. Crater Lake est ancien volcan de 4000m d’altitude. Il s’est effondré sur lui même, formant une « caldera ». Reste une gigantesque bassine, qui s’est progressivement remplie de pluie et de fonte des neiges. Le lac est immense, le plus profond des États Unis, à près de 600m sous la surface. Un îlot émerge près de la rive ouest. C’est un ancien conduit de lave vertical : Wizard Island. Une mise en abime : le volcan dans le volcan.

Bathymétrie du lac

Les incendies continuent de faire rage sur la côte ouest, avec une intensité peu commune cette année. Malheureusement, la visibilité est limitée et le site n’offre pas une vue idéale, en intégralité. Mais le brouillard est une occasion qui nous rappelle la nécessité d’apprécier chaque chose qui nous est offerte.

Il faudra repasser…

Dans la forêt, oublier les vues, mais observer simplement les arbres, les oiseaux, les insectes, les pierres, les mousses, les odeurs, le silence. S’étonner de tout. Au bord du volcan, deviner l’abime, imaginer l’autre rive, ressentir le vide, la tranquillité du lieu, les arbres accrochés aux falaises, les rocs de toutes les formes et couleurs. Le temps défavorable entraîne une fréquentation limitée du site, ce qui est finalement une bénédiction, car on échappe à l’usine à touristes, au zoo. Le chemin qui longe sa crête est ainsi vide de visiteurs, et permet de se plonger dans l’énergie du lieu.

Une « water cache », un endroit où des trails angels cachent de l’eau pour les thru hikers, sur les étapes particulièrement sèches.

Le brouillard est un peu une métaphore du quotidien. Savoir apprécier la beauté, la subtilité dans le proche, le banal, l’insignifiant, voire le terne, l’invisible, l’insipide. Plus difficile à faire qu’à dire. Au contraire, il est facile de s’émouvoir face au clinquant, à la mode, au bruyant, au mouvant, au jetable. Les petits bonheurs dépendent du regard que l’on pose sur les choses. Ce n’est pas toujours facile, surtout après les spectaculaires hautes Sierras.

Mais sur le PCT, il vaut mieux savoir le faire. La longueur du chemin contraint à apprendre à accepter, et surtout apprécier ce qui se présente sous nos yeux, et nos autres sens. On ne peut tous les jours avoir des paysages de carte postale, les maux du corps pèsent sur le mental, et on marche souvent solo, sans distraction. Si on n’apprécie pas les mauvais jours, les fins de journée de fatigue, on est cuit : le mental ne suivra pas.

Vu sur un arbre : « là ou il n’y a pas de défi, il n’y a pas de progrès »

Les maîtres de l’estampe asiatique retranscrivent parfaitement cette idée par leurs illustrations : dans la vie comme dans la musique, ou dans un paysage, il faut se satisfaire de ce qui nous est donné, même si c’est très peu en apparence. Et le vide, le silence, est ce qui crée par contraste, toute la richesse d’une émotion.

L’ennui est comme le brouillard. On cherche d’abord à le fuir, à le nier, puis on l’accepte. Reconnaître cet ennui, le nommer, c’est être capable, si on s’en donne les moyens, de le dépasser. Le dédaigner, feindre que l’on ne le ressent pas, par fierté ou fuite hypocrite des pensées négatives, ou positives, conduit un jour ou l’autre à ce qu’il s’impose à nous, et finisse par nous faire quitter le chemin. Je pense que beaucoup de marcheurs en sont victime, par excès d’optimisme, ou quand ils se rendent compte que la réalité n’est pas au niveau de leur imaginaire initial. Au contraire, comprendre pourquoi il est là, comment il se manifeste, demande une réflexion sereine.

Je repense ici au mots de Mike Horn, le fameux aventurier : « Face au verre d’eau à moitié rempli, on nous pousse toujours à devoir choisir entre le verre à moitié vide, ou le verre à moitié plein. En fait, il faut voire le verre tel qu’il est réellement : ni plein, ni vide, juste à moitié rempli». Horn nous invite a embrasser la réalité, en totalité, et arrêter d’y plaquer nos croyances et projections. Il nous enjoint à vivre simplement, et répondre du mieux que nous pouvons, sereinement et patiamment, aux problèmes que l’on affronte. Précisons ici que cette façon de penser dépasse la simple et illusoire quête du bonheur perpétuel, ou une pseudo technique de développement personnel : penser de façon réaliste à sorti Horn, plusieurs fois, de situations dramatiques. Mais je crois qu’elle peut nous servir dans beaucoup d’autres contextes.

Face à l’ennui, il y a ainsi toujours des solutions, comme par exemple passer de la contemplation des paysages à celle des petits détails de la nature. Ou dans une montée, ne pas jamais regarder sa montre, mais apprécier l’instant, sa respiration, un corps qui fonctionne, le paysage, le soleil, le vent qui rafraîchit, la rencontre avec d’autres randonneurs.

Je marche majoritairement solo non pas pour ne rencontrer personne. Au contraire, marcher seul encourage l’ouverture et les rencontres. Mais parce que je ne veux pas que l’autre soit pour moi un échappatoire, une fuite de moi même, un moyen de faire passer le temps et de ne pas prendre de décisions. Je veux être le plus libre possible, et intensifier cette expérience. Le PCT est pour moi un cadeau de liberté, physique et mentale. Je ne veux pas y renoncer, me raccrocher à un groupe ou un camarade à cause de mes peurs, de ma flemmardise, ou de mon manque d’imagination à trouver des solutions aux problèmes qui se posent au fur et à mesure du chemin. D’ailleurs, trouver soi même des solutions aux problèmes rencontrés, voilà ce qui rend les voyages vivifiants.

Après Crater Lake, le chemin continue en forêt et sur les versants d’anciens volcans. L’Oregon est légèrement différent du nord de la Californie, plus varié.

Peu à peu, le temps se découvre, enfin. Bivouacs au bords de falaises, ou de lacs. L’air s’éclaircit enfin, en même temps qu’il se rafraîchit. Mais quel plaisir de voir loin, les sommets qui dépassent des nuages, de respirer de l’air pur, de voir enfin cette lumière sans filtres.

Summit Lake

Shelter Cove, mon point d’arrivée, est un camping au bord d’un lac. C’est à l’américaine, grand, équipé, et les camping cars ont des dimensions de bus. Il y a un ponton, des bateaux, et un cabanon pour la découpe des truites. Le paradis de l’américain moderne.

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