Pourquoi marcher ?

Il faut bien le reconnaître, ce n’est pas très attrayant comme activité ! On a peine à croire que cela soit le sport le plus pratiqué en France. Même si ce n’est pas un critère. La météo a beau être l’émission la plus regardée à la télévision, ça n’en fait pas un programme passionnant pour autant.

La marche est d’abord austère, avare en émotions. Rajoutons-y la souffrance, les ampoules, les jambes lourdes, le poids du sac. Le froid, le chaud, la faim, la soif. Les moustiques sont à l’affût, l’anti moustique est un poison. On pue, on a les vêtements trempés, on prend des coups de soleil, la poussière colle à la crème solaire. On ne sait pas où on va dormir le soir, si la tente va tenir debout à cause du vent, de la neige, si on va finir la nuit trempé par la pluie ou la condensation. Un sol dur, un matelas qui se dégonfle, une nuit sans sommeil, quel délice.

une nuit fraîche, quelque part près de Woody pass, dans l’état du Washington

Mais surtout, il ne se passe pas grand chose, il faut bien l’avouer. Pas de grosses sensations, pas d’extrême, pas de spectaculaire, pas d’action, peu de danger, pas de ludique, pas de plaisir immédiat. Un sport doux, sans aspérités, sans rituel d’apprentissage, sans tribu. On s’emmerde, quoi.

Il y a certes le trek au bout du monde vendu par les agences de voyage spécialisées. Cela peut faire rêver. Mais on paie cher une expérience finalement assez formatée, pleine de rencontres fabriquées avec des autochtones (cor)rompus au tourisme et des guides téléguidés par le chemin. Les tours opérateurs ont d’ailleurs le jargon pour vendre ces excursions : ils appellent cela des « produits ». Le voyage est désormais une « industrie ». On consomme, quoi. On vous fait les repas, on vous impose l’itinéraire, les rencontres, on vous porte vos affaires. Bref, on subit. L’aventure sans l’initiative, ce n’est plus l’aventure.

Sinon, il y a la marche très longue, sur des mois, à bouffer de la poussière et se muter en hermite à barbe Gumpien. Celle, ou au lieu de construire sa vie, multiplier les activités enrichissantes, apprendre, progresser, s’éclater au travail et construire sa carrière, on passe son temps à le perdre, et son intelligence à explorer le vide. Aller d’un point A à un point B. À pied. Sans but. Absurde. Le célebre guide alpiniste Lionel Terray racontait ainsi son activité : « les conquérants de l’inutile ».

Comme loisir, on devrait préférer rester voir des amis, lire des livres, pratiquer des sports intenses, riches en sensations, en compétition. Tant qu’à aller en montagne, faire de l’alpinisme, du kayak, du parapente, du canyoning, du BASE jump, du VTT de descente. Tant qu’à aller en forêt ou à la campagne, faire du cheval, courir, chasser, pêcher, photographier. Pourquoi juste marcher, alors qu’il y aurait tellement mieux à faire ? Pourquoi ne pas varier les plaisirs ?

J’ai été pendant longtemps dans ce schéma-là, que je ne renie pas d’ailleurs. Je me suis passionné pendant des années à aller faire du kitesurf ou de la planche à voile partout dans le monde, et je continuerais. Mes années au scouts ont été légèrement déprimantes, à suivre le groupe, faire des activités imposées, dont des raids à pied, sans y prendre véritablement plaisir, plutôt l’inverse même. L’amertume de la contrainte, sans doute. En toute logique, je devrais être dégoûté de la marche, ce qui a d’ailleurs été le cas jusqu’à présent.

Etrangement, moi qui n’ai jamais trop aimé les bouquins, le déclic est venu peu à peu, en les lisant. Moitessier, Ruffin, Tesson, Horn, Ollivier, Thoreau, Picard, Kersauzon, Parlier, Petit, Kessel, Bombard, Terray, Autissier, Bouvier, Rabhi, Monfreid, Steck, Jornet, Honnold… Ces « Monsieur Jourdain » de la sagesse et de la volonté ont des points communs : le besoin de se s’échapper, de retrouver la nature, de vivre leurs rêves. Ils décident en fonction de leurs envies, et non de leurs peurs. De mesurer les risques et savoir lesquels prendre. D’avancer pour découvrir. Et simplifier, ralentir. Tout ça en y prenant beaucoup de plaisir.

Tout cela est bien beau, mais pour une fois, la théorie racontée dans les bouquins s’est transformée en réalité. Lors d’un voyage en nouvelle Zélande il y a deux ans, j’ai décidé de voir si ce que ces aventuriers racontaient sur la marche était vrai. Si je pouvais vivre, à ma pauvre mesure, une fraction des émotions qu’ils décrivaient. Je suis parti seul, pour visiter des proches, installés là-bas. Mais aussi simplement pour découvrir ce pays et marcher. Je les ai maudis dans l’avion, ces écrivains : « ils m’ont lavé le cerveau ces abrutis, qu’allais-je donc faire dans cette galère, je serais mieux à partir au Brésil faire du kite ». Mais finalement, j’ai constaté qu’ils avaient raison.

Ce qui est bien avec l’aventurier, c’est qu’il ne se prend pas pour un philosophe. Il tire ses théories de sa pratique. Comme il pousse sa pratique loin, jusqu’à mettre parfois sa vie en jeu, il en tire des enseignements précieux. Cela filtre beaucoup de conneries, de bavardages inutiles. Il y a une sorte de vérité qui sort de ces récits. L’explorateur vit, puis théorise ensuite. Pas l’inverse, comme c’est si courant chez les sages de profession : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais. » Dans la société grecque antique, lier la parole aux actes était une vertu. Aujourd’hui, il importe surtout de crier très fort, et de recourir au ressort retors de la société de consommation : l’émotion, le pathos.

En fait, la vie n’est pas très compliquée. Il suffit de se souvenir qu’on est encore des chasseurs cueilleurs, des mammifères, une espèce animale comme une autre. Et de constater que quand on revient à ces besoins vitaux, nous sommes épanouis. La recette est si simple : manger, boire, se déplacer, dormir, vivre au contact de la nature, interagir en communautés restreintes et culturellement riches. Etablir des liens qualitatifs et prolongés avec un petit nombre d’individus que l’on prend le temps de connaitre vraiment. Et marcher. ce mode de déplacement est dans notre ADN depuis des milliers d’années. Nous sommes faits pour cela. C’est une pratique qui nous permet de revenir cette essence que l’on a oublié.

La marche est ni plus ni moins une forme de méditation : on respire profondément, on aère le cerveau, on progresse en silence, lentement. Le paysage défile avec les idées parasites. L’œil est hypnotisé par le chemin. L’esprit en transe par la cadence régulière des pas. Puis tout s’apaise. Les sensations se font plus vives. Rousseau pensait ses idées en marchant, Jobs négociait ses contrats en se promenant, le cloître permet aux carmélites de prier en rond. Je marche car je n’ai passez de discipline pour méditer ni prier de façon statique, à heures fixes.

La marche, c’est la bonne vitesse. On s’arrête facilement. On discute, on prends le temps de contempler. Le temps prend de l’épaisseur, il ne nous file plus entre les doigts. La nature se révèle dans toute sa complexité, sa diversité, ses subtilités. Rien n’est plus adapté à l’observation des écosystèmes que la marche. De la même manière, j’ai réappris à apprécier les villes, oubliant même cette vague nausée qui me prend parfois quand j’observe les humains vivre entassés les uns sur les autres.

La marche est un sport doux, complet. Un des rares qui ne traumatise pas, s’il est pratiqué en écoutant son corps. Il pousse a bien s’alimenter. Il permet de bien vieillir, et permet d’aller loin, beaucoup plus loin qu’on ne le pense.

C’est un sport d’humilité, ou les résultats, les sensations ne viennent pas immédiatement. Nous nous retrouvons sans défense, sans protection face aux imprévus. Combien de fois m’a-t-on demandé : as-tu une arme ? Contre les ours, les pumas, les hommes ? Non. Trop lourd, trop dangereux, inutile, et complètement inadapté sur le PCT.

«Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé, le courage de changer ce qui peut l’être, mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre». Cette fameuse prière est passée de main en main depuis Epictète, les stoïciens, à l’empereur philosophe Marc Aurèle, puis Reinhold Niebuhr, en passant par les Alcooliques Anonymes, pour finir aujourd’hui entre les mains des « coachs » de développement personnel. Dans les moments difficiles, cette formule reste un outil puissant et efficace pour mener à son terme n’importe quel défi.

On rencontre les autres. On peut parler longtemps. Vraiment. Sur les chemins, les gens sont plus ouverts, curieux. Ils ont le temps, sont moins stressés. Les différences d’âge et de statut social n’existent plus. Je ne compte plus les conversations intéressantes et les belles rencontres, faites en marchant. Elles sont beaucoup plus difficiles ou limitées dans les autres sports. Et je ne parle même pas de la vie « normale ». Une marcheuse, Emily, (dite « Mousetrap ») m’avouait qu’elle s’était rendue compte que sur le PCT, pour la première fois de sa vie, on l’écoutait vraiment. Sans l’interrompre, la juger, sans lui donner des conseils, sans lui projeter ses propres peurs. Comme chez le psy ! Elle a raison. Dans la vie de tous les jours, on discute le plus souvent avec les gens en préparant ce que l’on va dire, pour se valoriser, se rassurer, se défendre. Beaucoup des discussions sont calculées, consciemment ou non. Sur le chemin, c’est souvent désintéressé. On n’a rien à vendre. Bien sûr, il y a quelques énergumènes qui marchent avec leur ego en bandoulière. Mais le luxe des marches très longues est leur pouvoir filtrant. La dureté physique et mentale du chemin se charge de mettre les vanités à plat, et d’éjecter les intrus. On se rend assez vite compte que le narcissisme, à long terme, est non seulement inutile, mais aussi contre-productif, dangereux, pour atteindre son but. Il tend à rendre impatient, trop esclave de l’image que l’on renvoie pour se concentrer sur le moment présent. Le PCT, une métaphore de la vie ?

Pratiquée en solo, la marche permet d’accéder à ce sentiment si puissant qui est beaucoup sous-entendu dans ces livres, mais rarement énoncé directement : La liberté. Peut-être parce que le concept est aujourd’hui galvaudé, flou, politisé, démodé, abstrait. Faire ses choix, seul, et en assumer toutes les conséquences, les contraintes, le risque. Affronter l’idée de la mort. Progresser seul au milieu de la nature, ne compter que sur soi et ses capacités, est une expérience pas si commune, finalement. La marche seul n’a rien à voir avec la marche en groupe. Ce sont deux sports différents. Les deux ont leurs avantages respectifs. J’aime alterner l’une et l’autre. Mais je privilégie la première, en restant ouvert à la rencontre. Pratiqué en solo, sur de longues distances, la marche propose tout simplement des émotions plus intenses et plus durables que n’importe laquelle des activités sites « extrêmes » que j’ai pratiqué.

En fait, j’ai vieilli, c’est peut être pour ça que j’aime la marche maintenant ! Mais je me rassure quand je vois tous ces jeunes sur le PCT. En fait, la majorité des marcheurs qui tentent l’aventure complète ont entre 20 et 30 ans. Ces jeunes marcheurs passionnés, véloces, rustiques, sont impressionnants d’énergie, d’intelligence, de liberté, de ténacité.

Il y a un renouveau de la marche longue durée, ultra légère. Cette nouvelle philosophie fleurit aux USA, mais aussi en Europe, en Australie, en nouvelle Zélande, en Corée, au Japon. Elle apporte un vent de fraicheur à nos pèlerinages Européens immémoriaux, comme St Jaques de Compostelle. Elle dépoussière nos fameux chemins de grande randonnée (GR). Et elle finit par sortir des chemins établis pour tracer son propre itinéraire.

Cette tendance est identique à la révolution actuelle des pratiques « légères », s’exprimant en dehors des institutions, fédérations, clubs, compétitions : le foil, le kitesurf, le Stand up paddle, mais aussi le VTT, le freerunning, le speed riding, etc. Tout comme le surf, le skate, ou l’escalade dans les années 60, les jeunes générations trouvent toujours de nouveaux moyens d’expression et de sensations, d’épanouissement, pour s’affranchir des règles sociales et de leurs ainés. La marche ultra légère, c’est aussi cela : réfléchir à sa pratique en cassant les codes, pour ressentir plus de liberté.

Prenez vos baskets et allez vous balader seul, dans un coin près de chez vous, isolé, que vous ne connaissez pas encore. Ne serais-ce qu’une après midi. Cela ne sera jamais du temps perdu !

Une famille californienne rencontrée sur le PCT, je n’ai pas résisté à leur demander de poser pour moi quelques secondes. L’une des belles rencontres que permet la marche.

NB : le documentaire qui m’a convaincu de faire le PCT. Long mais formidablement bien réalisé.

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