Volcanologie

Chester, Burney, Shasta

À Chester, je retrouve le groupe avec qui j’ai déjà partagé quelques bivouacs, chambre d’hôtel et marches : la trail family (« tramily » dans le jargon PCT) internationale composée de Ben l’anglais, Rowan le canadien, Olivia l’australienne, Tracy l’américaine, Candice l’américano-française, Jeff le canadien.

de gauche a droite : Tracy, Rowan, Jeff et Ben

Nous dormons dans le jardin, derrière l’église de la petite ville, qui accueille gratuitement les hikers, sans autre prosélytisme que celui de l’exemple par une hospitalité désintéressée. Barbecue, pelouse, terrasse, Electricité, hiker box, tout est à disposition. En plein centre ville, ce qui est bien pratique.

Je retrourne avec les amis sur le trail. Ils veulent faire un jour de 18 miles, puis deux jours de 30 miles (50 km) de suite pour rejoindre Burney rapidement. C’est trop pour moi, je les laisserais partir devant. Je préfère ne pas dépasser les 25 miles (40km) quotidiens, et rester régulier. Finalement, piégés par leur optimisme, ils ne les feront pas non plus. Je retiens un sourire de satisfaction. Non parce qu’ils ne sont pas à leur objectif. Mais parce que j’ai su m’écouter et ne pas me laisser influencer.

À partir de Chester, le paysage devient varié, et même curieux. Une terre volcanique se dévoile sous de nombreux aspects : sources chaudes, geysers, grottes, failles tectoniques, pierres volcaniques. La lave a creusé, à certains endroits, de véritables tunnels, aux murs étonnamment lisses. La roche en fusion, en s’écoulant, a raboté les parois de son propre tunnel. Plus tard, une faille abrupte sépare deux plateaux de plusieurs centaines de mètres de haut. Le Trail passe ainsi par de nombreux sites très intéressants, qui pour la plupart sont observables du chemin, ou ne représentent qu’un petit détour.

Empilement de roches volcaniques, au sud de Chester

Terminal geyser, peu après Chester

Boiling springs lake

Subway cave, près de old station

Fin de la section de Hat spring

Certaines sections sont tellement sèches et plates qu’elles ressemblent à la savane africaine. Je suis obligé de récupérer des bouteilles d’eau supplémentaires pour passer une portion de 30km, sans source. Suspense en arrivant à la citerne, qui délivre péniblement un petit filet d’eau, heureusement suffisant.

De hat creek a Burney

Vue du plateau de haut creek

Le premier soir, on se retrouve dans un camping aménagé, accessible en voiture, et assez fréquenté. Attirés par le bruit, nous tombons sur un certain Jason, qui fête ses 50 ans et nous invite sous une énorme tente. Il s’en sert pour découper les cerfs après la chasse, et les banquets qui suivent. Ils nous propose de nous assoir pour déguster travers de porc, haricots, vin, l’accueil est vraiment super, à l’américaine : simple, chaleureux, efficace. « The trail provides », comme disent les hikers.

Je reste discuter jusqu’à minuit mais boit beaucoup trop. Le lendemain sera difficile, je repars bon dernier du camp.

Warner valley camp

Les journées sont assez chaudes, un bon 35 degrés je pense, et particulièrement bouchée par la fumée de l’incendie de Redding, à 80 km de là. Redding est une localité assez importante, évacuée largement et peu habituée à ce que le feu atteigne ses faubourgs. Le foyer est énorme, et encore peu maîtrisé, il fait la une de l’actualité nationale. Il y a quelques morts et de nombreuses maisons détruites. Cela nous permet de relativiser notre inconfort : nos petits désagréments quotidiens ne sont rien à côté de ceux subis par les habitants. Voici une photo satellite qui illustre les incendies, et les fumées qui en résultent. Les taches jaunes et rouges représentent, notamment, l’incendie de Redding.

sur le PCT intégral :

La saisons des feux est classique en Californie, mais depuis 6 ans, le phénomène s’intensifie, le climat étant de plus en plus sec. Le changement climatique est la première hypothèse. Il paraît que Trump a commis un tweet, disant qu’il y avait beaucoup d’eau disponible pour éteindre les incendies, et qu’il n’y avait donc pas de problème de lutte anti-incendie ni de climat. Sauf que l’eau n’est qu’un des nombreux moyens que les pompiers utilisent pour les éteindre.

Les sécheresses provoquent aussi, peut être, une raréfaction de la faune. Les pumas sont paraît-il un peu trop curieux et moins timides qu’avant vis à vis de l’homme. Sur cette section, plusieurs personnes ont raconté s’être fait suivre et tourner autour sur plusieurs kilomètres, en groupe, et de jour.

J’arrive après quelques jours au Burney ranch, un domaine près du chemin qui permet aux randonneurs de se ravitailler et se reposer. L’accueil est très convivial, et les installations particulièrement confortables. Comme à Belden, on sent les propriétaires très pieux. Pas d’alcool, pas de cannabis, pas de bruit, un magasin en self service, qui fonctionne sur l’honnêteté des visiteurs.

Je passe un certain temps au téléphone, pour des problèmes de réception de réseau. Je finis par décider de passer, le lendemain, au magasin Verizon (le fournisseur d’accès) de la ville la plus proche, Redding. Je m’apercevrais sur place que le problème était déjà résolu la veille. En entrant dans le magasin pour expliquer mon problème, je m’aperçois que mon portable recapte… Mais sans réseau suffisant, impossible de le savoir. Finalement, c’est un mal pour un bien, cette demi-journée à Redding m’aura permis de prendre un peu de repos forcé, de mesurer ma chance d’échapper à la ville, d’avoir un portable qui fonctionne et de voir défiler une partie de la Californie du nord par les vitres du bus. En rentrant à Burney, je tombe bien : c’est le jour du marché. Je dévalise un étal de pêches dégoulinantes de jus.

Je reprends mon chemin avec le même groupe, qui entre temps s’est aussi fait aspirer par le vortex de Bruney. Ne marchez pas en groupe, si vous voulez être rapide et régulier !

Je fais avec certains de ses membres les trois étapes qui nous séparent de Mount Shasta. D’autres, d’habitude extrêmement véloces, commencent à montrer des signes de lassitude et de fatigue. Ils arriveront avec près d’une demi-journée de retard à l’étape. Le chemin est, il est vrai, peu varié. Le brouillard nous accompagne toujours, et la forêt est très présente, des pins majoritairement. Mais le profil peu accidenté permet de faire de belles journées à près de 50km quotidiens. Les podcast et autres livres audio tournent à plein.

Je reste très concentré sur mon objectif, marcher intégralement ce chemin jusqu’au Canada. Mais à ce stade, je constate que quelques hikers sont en train de lâcher mentalement.

Baum lake, une partie de Hat creek

Burney falls

Shasta

À Mt Shasta, tout le monde se retrouve en ville progressivement. Le mont Shasta se devine malgré une chape de blanc qui enserre la ville. C’est un volcan massif, qui a donné son nom à la localité. Son ascension est possible, mais sportive, fatigante et demande trop de temps, et un guide. Avec ce brouillard, son ascension est exclue. Je décide, malgré une arrivée assez tôt, de passer la nuit et repartir le lendemain matin.

Il faut entre temps que j’essaye de trouver une solution pour les tendons du dessous de mes pieds, qui a force d’impacts, travaillent trop. Je consulte rapidement internet pour tenter un diagnostic. Sans doute une inflammation mineure de l’aponévrose. Un problème classique sur de très longues marches. 1700 kilomètres ont beaucoup sollicité les pieds. L’arche sous mon pied, sans soutien suffisant, s’est affaissée. Le tendon, à force d’être sollicité, insuffisamment entraîné, donc élastique, finit par s’inflammer. Je repense à un conseil lu avant de partir, sur un blog : passer chez le podologue pour faire un audit et des semelles spéciales. J’ai ignoré la préconisation, et je le paye cash. Je pars donc une paire de semelles de randonnée, proche de ce que le bouche à oreille du PCT recommande : les « Superfeet ». Elles ne sont pas sur mesure, mais c’est un bon début de solution. Je suis prêt, à ce stade, à faire tout effort et investissement nécessaires pour éviter d’aggraver la situation. Car elle pourrait être bien plus handicapante. Cette tendinite est suffisante, dans sa forme la plus aiguë, pour renvoyer les candidats au Canada définitivement à la maison. Grâce aux avis déposés sur Guthook, je tombe sur un magasin et un vendeur très compétent qui me vend un produit adapté. Je retrouve instantanément un appui plantaire qui me soulage et me met très en confiance. Ceci couplé a des étirements plus scrupuleux et systématiques devrait régler le problème. Comme sur n’importe quelle longue randonnée, la santé des pieds vaut de l’or.

Le soir, un petit concert de musique « bluegrass » a lieu dans le parc de la municipalité. C’est l’occasion de se détendre un peu, même si le parc est à une petite heure de marche du camping. Le bluegrass est un mélange de country, de rock et de blues. Malgré une performance peu qualitative, c’est très convivial et familial. Un peu hippie, les gens dansent pied nus sur l’herbe. Il faut reconnaître que les musiciens ne sont pas de premier ordre, malgré leur énergie et leur bonne humeur. Je ne suis pas non plus emballé par le bluegrass. J’aime les styles marqués, qu’il soient dans le blues, le jazz, le rock, le reggae, le rap. Mais quand ca tourne à la mayonnaise, à la soupe, cela m’écœure un peu. D’ailleurs, j’ai vraiment dépassé les bornes à midi : trop gras, trop riche, le déjeuner a du mal à passer ! Pas de dîner, je rentre me coucher assez tôt, avec un cachet.

Plus d’alcool, plus de junk food, mes étapes en ville ressemblent de plus en plus à celles d’un bobo végétarien pénitent. Mon corps prend les commandes, et dicte sa loi sur l’esprit. La maladie de nos sociétés est la sédentarité, le confort matériel. La pratique intensive d’un ou plusieurs sports nous impose de facto un bon sommeil, le bien être, la nutrition, évite les addictions. Pas besoin de volonté. Le réglage est automatique, les bonnes habitudes se prennent naturellement, sans forcer. Je redécouvre une machine fantastique que j’avais toujours beaucoup brusquée, et que j’apprends désormais à écouter : mon corps. Aimez-le, il vous le rendra au centuple, et vous amènera loin.

Le lendemain, après une séance d’auto-stop peu fructueuse, je prends finalement le bus et repars sur le chemin dans la matinée.

Le retour sur le chemin est toujours un mélange d’appréhension et d’intense bonheur : celui de retrouver la liberté, le silence, la tranquillité. Mais toujours aussi un peu de trac, aussi ! Ce qui est toujours sain, car au fil des semaines, avec l’habitude, partir pour 5 jours d’autonomie totale dans un milieu sauvage devient presque aussi banal que de descendre chercher le pain à la boulangerie.

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