Derniers pas jusqu’au Mexique

de Warner Springs à Campo, Mexique.

Le trajet sur le PCT continue d’être très solitaire. Trois jours peuvent passer sans croiser personne. Au moment où je me dis que décidément, le PCT est bien vide, je rencontre subitement « Anchor Man » puis « August ».

Anchor man est un Canadien d’Ottawa. Il a parcouru le PCT en 4 mois, mais ralentit volontairement car ses amis qui viennent l’attendre à la frontière ne sont pas encore arrivés. Faire le PCT en quatre mois, c’est tenir un rythme vraiment soutenu, avec marche de nuit, départs tous les matins à 5h et très peu de pauses. C’est un niveau au dessus de la plupart des marcheurs, dont moi.

Anchor Man

August est une Sud Coréenne de 47 ans, médecin. Elle marche le PCT par challenge personnel. Gros challenge, car elle dit détester marcher, à peu d’expérience de la randonnée, doit peser 50kg, parle un anglais très moyen et trouve les montagnes d’Europe plus belles que celles des USA. Comme tout le monde, elle a crevé de froid dans le Washington, crevé de soif dans le désert, fait de belles rencontres avec les ours et eu très peur des pumas, le tout en solo. Elle a d’ailleurs failli abandonner après s’être fait suivre pendant plusieurs heures par un « truc ». Quelque chose qui faisait du bruit dans les taillis, derrière elle, sur des kilomètres. Morte d’angoisse, son instinct l’a poussée à se faire prendre en stop à la première route possible. En échangeant avec elle, je lui ai confirmé qu’elle était bien dans la zone où un mountain lion a pris la mauvaise habitude de suivre les randonneurs de près. Les Rangers locaux me l’on confirmé, et des amis m’ont raconté une expérience similaire et eux ont fini par voir le félin. A noter que vers le mont Hood, dans l’Oregon, cette saison, une randonneuse à la journée s’est faite croquer. Les pumas attaquent plus volontiers les enfants et les femmes, de petit gabarit, surtout si elles non pas de gros sacs à dos ni de bâtons.

August

Je ne sais pas comment August (de son vrai nom Eunjin) a tenu jusque ici. Ou plutôt si : une manifestation de plus du pouvoir du mental, et une personne extraordinaire de plus rencontrée sur ce chemin de tous les superlatifs. Le comble, est qu’elle a fait une mauvaise rencontre la nuit dernière et a peur de retomber sur le type en question. Un type à la tente jaune souhaitait conserver une sorte d’espace vital autour de sa tente, et décourageait ceux qui passaient par là (rares) par un efficace : » si tu campes ici, tu n’imagines pas ce qui peut arriver cette nuit ! ». Je n’ai pas croisé ce cinglé, qui a été signalé aux rangers et à la police. August est donc super contente de m’accompagner sur ces derniers kilomètres, de ne plus camper seule. De mon côté, cela me fait un peu de conversation, et un peu de compagnie pour terminer tranquillement le PCT, même si la communication est difficile à cause de son faible niveau d’anglais.

Symboliquement, ces derniers arpents de désert sont le moyen pour moi de faire le point, tranquillement, avant de replonger dans la « vraie » vie. Je devrais plutôt dire fausse vie, car je crois que j’ai vécu plus intensément, plus paisiblement ces cinq derniers mois que jamais auparavant. Une vie simple, saine, esthétique, lente, silencieuse, réglée. En déclinant ces adjectifs, je me rends compte de leur singulière proximité avec certains ordres spirituels, comme les moines. Eux seuls sont parvenus à protéger ces valeurs si rares et précieuses, dans notre monde occidental effréné. Il est amusant de constater que pour cela, ils ont dû dresser de hauts murs pour s’isoler. Les envahisseurs du capitalisme actuel sont plus sournois, mais au moins aussi redoutables que les pillards d’hier. Le silence sera bientôt le bien le plus précieux au monde.

Je réalise que je m’offre un joli cadeau arraché aux griffes du productivisme, du panurgisme et du sens commun. Je prends donc ces derniers jours pour apprécier le plus possible ce qu’il me reste à parcourir. Car je sais qu’ils sont précieux, et que, revenu en France, j’aurais tôt ou tard envie de repartir.

Cependant, j’ai aussi envie de rentrer. Retrouver un boulot, les amis, la famille, d’autres sports, les livres, me fixer de nouveaux projets. Réaliser un de ses rêves incite à vouloir en réaliser d’autres, aussi ambitieux, vite, avant que l’on ne le puisse plus.

Comme pour faire une transition douce, le chemin jouxte de plus près la civilisation. Habitations dispersées et communautés, ranchs, réseau téléphonique, trafic aérien et routier présent, je sens monter la proximité de deux des plus grosses mégalopoles au monde, Los Angeles et San Diego.

La difficulté du PCT est aussi sa force : sa longueur fait qu’il nous éloigne très vite de ces pôles d’activités humaines. Je vis ainsi le désert dans toute la palette de son expression. Les plantes ont opté ici pour la défense passive contre les ruminants : buissons d’épineux, de cactus et de plantes grasses à pointes redoutables se partagent le terrain, dans une diversité qui ne semble rien devoir au hasard.

Le chemin épouse les plissements du relief, accompagne le drapé des versants pour conserver une altitude stable. Il est parfaitement tracé, et renforce le plaisir de le parcourir tranquillement, silencieusement.

Lorsqu’il traverse des plaines, le PCT sinue à perte de vue dans les tonalités fauves du sable et de l’herbe brûlée. On se laisse alors guider, sans se demander où il va, sans appréhender les monts à venir, ni le temps qu’il mettra à les rejoindre. Ainsi, on avale les kilomètres sans le réaliser vraiment.

Parfois, il traverse une route, où passe dessous si c’est une autoroute. On assiste alors au spectacle ininterrompu de l’américain qui se déplace. Dans sa grosse bagnole, le plus souvent un énorme pick up, ses gros jouets dans la benne, sur le toit ou la remorque, il trimballe son confort dont il ne semble pas pouvoir se passer. La glacière dégueule de Gatorade et de chips. Voitures, buggys, motos, bateaux, paddle, kayaks, caravanes, tout y passe. Le summum, c’est les RVs. Très courants, ces camping cars ont souvent la taille de gros bus. Leurs propriétaires trouvent en plus le moyen de remorquer derrière leurs voiture personnelle quand ils se déplacent, comme celles que l’on voit posées sur les péniches de nos canaux. On a envie de lui dire que le bonheur est dans la sobriété et non dans l’accumulation, mais est il prêt à l’entendre ? Quand il se déplace, il emporte sa maison. Comme disait un certain G. W. Bush, « le train de vie des américains n’est pas négociable ». Les américains aisés qui ont compris que moins = plus semblent être une minorité. On en trouve quelques uns sur le PCT.

Cependant, je nuancerais cette critique en louant leur grande générosité. Combien m’ont pris en stop, mont logé, donné de l’eau, de la nourriture sur les chemins, dans les campings, de façon complètement désintéressée.

Le PCT longe aussi des rivières à sec. Les arbres vont puiser l’eau souterraine avec leurs profondes racines. Ils proposent une ombre et une fraîcheur bienvenue pour le marcheur, mais aussi quantités d’oiseaux qui se cachent dans leur épais feuillage. Les chênes centenaires y sont particulièrement majestueux. Leurs troncs noueux, multiples, portent des branches lourdes qui reviennent saluer le sol et leurs propres racines.

Les températures sont particulièrement agréables le matin, une quinzaine de degrés. Elles grimpent sensiblement pour s’approcher des trente cinq en début d’après midi. Le mercure retombe après cinq heures de l’après midi. Le soleil se couche à six heures et demi. Pour la première fois depuis mai, je mets mon réveil pour profiter de la douceur matinale, et garder ma moyenne quotidienne au dessus des 40km. C’est aussi une façon de consommer moins d’eau. A trois heures de l’après midi, je bois quatre fois plus que le matin.

L’eau est toujours une préoccupation majeure. Je scrute les commentaires sur mon application de cartographie pour calculer mes besoins au plus juste, en y ajoutant une marge de sécurité. Beaucoup de points d’eau sont épuisés. Le kilométrage, la température, les dénivelés, la qualité des sources, la précision des informations, tous ces paramètres rentrent en compte pour déterminer le volume embarqué. Les « caches » deviennent incontournables, évitant de transporter plus de 6 litres d’eau sur certaines sections.

Sissor’s crossing cache
La fameuse cache salvatrice, avec Anchorman

On peut se dire qu’au bout de 4000 km, le marcheur du PCT peut trimballer n’importe quel poids. Mais non, le corps s’est adapté petit à petit à des charges relativement légères. Quand on le surcharge, les douleurs au lombaires, genoux, chevilles réapparaissent vite après 20km. De plus, le sac à dos n’est pas fait pour répartir confortablement de telles charges. Il serait dommage de s’abîmer à 150km de l’arrivée. Bref, il faut trouver le subtil équilibre entre confort et sécurité. Malgré ma concentration, je me retrouve un beau matin face à une citerne vide, que j’attendais pleine car indiquée approvisionnée une semaine auparavant. J’ai toujours mon litre de sécurité, mais la prochaine source est dans 25 kilomètres. 1 litre pour faire une telle distance par 35 degrés et de bons dénivelés, c’est trop court et même dangereux. Anchor Man, que je croise à la citerne, est dans une situation pire : il a moins d’un demi-litre, et se rationne depuis la veille. Pas terrible. On se prépare chacun à une sale journée. Mais la chance est avec nous. Quelqu’un a déposé la veille, quelques kilomètres plus loin a un croisement avec une piste, des bouteilles d’eau et des sodas. Pour la première fois sur le PCT, le terme trail magic n’est pas exagéré, et bien plus qu’un simple confort. La journée est sauvée, voire plus. Moralité : ne pas se déconcentrer, jusqu’à la fin.

Plus loin, nous arrivons au point d’eau suivant. Et ce sont 3 australiens qui viennent de boucler le PCT, et revenus dans le civil, nous offrent des bières et de délicieuses chips industrielles bien grasses et salées. Décidément, c’est un jour de chance. Moralité encore : rester positif, on ne sait jamais.

Anchorman et les 3 australiens, les Flamingo, que j’avais croisé au mont Witney

Les bivouacs, sur cette dernière semaine, sont d’un confort absolu. L’opposé total de ceux du Washington. Peu ventés, chauds, secs, incroyablement silencieux, perchés dans les montagnes, je passe des nuits sublimes, des dîners de roi. Les matins sont animés par les petits cris des adorables passereaux qui volent de bosquets en buissons. Quelques nuits, le hurlement d’un Coyote retentit dans le désert. Ses congenères lui répondent à des kilomètres d’intervalle, et chantent en concert. On ne peut pas qualifier de nuisance une manifestation du règne animal aussi insolite et saisissante. Je ne me lasse pas non plus d’observer les insectes. Banal mais fascinant.

La dernier bivouac me fait mentir. Un vent violent se lève dans la nuit. Malgré les buissons alentours, la tente est bien secouée. Rien d’extrême cependant, si je repense aux tempêtes du Washington, ou aux vents thermiques de Tehachappi. Il ne pleut pas, il ne fait pas moins 10, et les buissons me protègent. Je sais que la tente tiendra, elle a vécu pire, et je l’ai ancrée solidement. C’est simplement un peu bruyant. Cela sera ma dernière nuit sur le Trail.

Les 30 kilomètres qui me séparent du terminus sont une formalité. Je termine ce PCT dans un grand confort malgré une petite crève attrapée il y a deux jours, un soir de négligence. Je suis en pleine forme, sans pépin physique particulier. Un temps parfait pour finir, sans forcer. Presque trop facile, sereine, cette arrivée contraste avec le terminus du Canada, qui ne s’est pas laissée apprivoiser facilement. La joie est donc atténuée, je suis simplement content d’avoir fait le boulot. Et ne me rends pas vraiment compte, sûrement.

August a tenu le rythme jusqu’au bout. Nous fêtons le monument tout proche en profitant d’une glace, et quelques bières, achetées à l’épicerie de Campo, notre ultime étape. Elle a activé son réseau sud-coréen et c’est un randonneur de San Diego qui vient nous chercher et nous raccompagner gentiment à la civilisation.

Au bout d’une route qui même à la palissade métallique de la frontière mexicaine, nous touchons enfin le monument. Quelques piliers en bois, identiques à ceux du nord, symbolisent le début ou la fin de cette grande aventure.

Une autre marcheuse SOBO finit son PCT en même temps que nous. Sa famille est venue célébrer la fin de son aventure depuis Seattle. Elle a démarré dans la neige de Washington, et a pris sur la tête la première tempête de neige dans la Sierra, après Forester pass, début octobre. Ce col difficile est à près de 4000m d’altitude, l’endroit est vraiment reculé, minéral, sauvage. Elle a pleuré de découragement pendant les trois jours suivants. Ces filles sont impressionnantes de courage et de volonté.

Une autre marcheuse NOBO, Emily dite « Mousetrap », m’avait confié la même chose il y a quelques mois, dans l’Oregon, en me demandant si j’avais moi aussi « craqué ». C’est arrivé à beaucoup de marcheurs, masculins et féminins, qui le lui ont avoué. Elle voulait se rassurer en découvrant qu’elle n’était pas seule avec ce sentiment. Cela ne m’est jamais arrivé. Elle semblait déçue de l’apprendre. Je n’ai aucun mérite a le dire, je suis fait comme ça. Dans le sport, tant que je ne suis pas en compétition avec autrui, je trouve les difficultés intéressantes et excitantes. Le danger est stimulant dans ce qu’il nous apprend, l’organisation et la créativité qu’il demande pour contourner les difficultés…. Il est positif s’il reste dans la mesure de mes propres limites, que je ne m’expose pas n’importe comment au risque. Mais dans d’autres domaines, je suis bien plus faible ! Je le sais, et respecte d’autant plus les gens qui passent par de vrais moments difficiles et savent les surpasser sur le PCT, comme cette fille.

J’atteins donc le terminus, tranquillement. Une petite bière pour fêter ça, et les quelques photos de rigueur.

Puis nous prenons la route pour San Diego, à une heure de route. De là, je prends un bus pour Los Angeles. L’urbanisation gluante, criarde, quasi-constante de ce trajet souille l’esthétique simple dans laquelle je baigne depuis des semaines. Les gens sont fermés, se méfient, restent vissés à leur portable. Je m’y attendais, mais suis un peu déboussolé. De la beauté à la laideur. Le choc des extrêmes. J’ai des projets, mais je sens un vide. Il va falloir se réadapter à cela. Pour un moment en tout cas.

J’arrive à Santa Monica chez Daniel et Joy, toujours adorables de m’accueillir si facilement. Un havre de paix idéal pour une transition douce, et profiter quelques jours de la côte californienne avant mon vol de retour. Et bien sûr faire le point ses souvenirs et les leçons de cette odyssée.

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