En marche vers le mexique

Santa Monica, Agua Dulce, Wrightwood.

Je reviens enfin à Los Angeles. Le vol de Vancouver m’a fait une drôle d’impression : celle de parcourir en quatre heures ce que j’ai mis quatre mois à marcher. L’avion est une formidable invention, mais a tendance à nous faire perdre le sens des réalités. Le symbole de notre civilisation qui va toujours plus vite.

Le retour chez Joy et Daniel à Santa Monica est royal ! Même si je me suis bien reposé au Canada, je suis heureux de me relaxer un week end avant de repartir. Car je rappelle mon itinéraire particulier de PCT : vers le nord de Los Angeles à Vancouver, puis vers le sud de Los Angeles à San Diego.

Avec Daniel, nous partons faire mes quelques courses de ravitaillement au volant de sa surprenante Tesla Model 3, qui conduit et se gare toute seule. Elle n’est pas encore sortie en France. Cette voiture est une révolution, qui a 10 ans d’avance sur les autres constructeurs. Elle est conçue comme un iPhone, autour de l’utilisateur : esthétique, confortable, ergonomique, rapide. Un sommet du « design thinking » appliqué à l’automobile. Fascinant.

Apres un peu de repos, nous sommes descendus sur la plage avec quelques amis pour une belle soirée. Nous avons pu admirer le décollage de la dernière fusée SpaceX qui décollait non loin d’ici, depuis la base de Vandenberg. Daniel a travaillé sur les systèmes de pilotage de la fusée, et nous explique la propriété unique du premier étage de cette fusée à revenir seule à son point de départ. Il peut être ensuite réutilisé pour les prochains lancements, ce qui économise du temps et de l’argent. Contraste béant avec ma vie simple sur le PCT. Et avec la France, pour qui ce genre de projet privé serait proprement inimaginable à mettre en place aussi vite.

Je suis septique sur les portées démiurges de ces génies de l’entrepreneuriat comme Elon Musk. Voilà quand même un type qui rêve de coloniser Mars. Ses confrères de la Silicon Valley veulent régler le problème de la mort. Il vont tellement vite, que l’Ethique n’a pas le temps de suivre. La société, la politique ne peut pas s’adapter assez vite aux bouleversement qu’amène la technologie, dont la croissance est exponentielle. Elle ne peut pas mettre en place les garde fous nécessaires, car elle ne comprend pas les révolutions à venir. Quand elle les comprend, il est bien trop tard. L’innovation s’est emballée ces vingt dernières années. Qui sait ou cela nous mènera ? Pendant ce temps, les GAFAM élaborent leurs propres réponses en même temps qu’ils expérimentent leurs projets. Je reste très impressionné par ce qu’ils arrivent à réaliser, émerveillé par leur enthousiasme, leur intelligence, la portée de leur projets, et même la sincérité de leur quête. Mais je ne peux m’empêcher d’avoir une réticence à l’égard de tout cela : en a-t-on vraiment besoin ? Ont-ils vraiment pensé les conséquences de leurs actes ?

Il est évident que l’Homme trouve son équilibre dans les choses simples : le rapport avec la nature, avec l’autre, avec son esprit et son corps. C’est une vérité écrite dans toutes les sagesses et religions, connue et pratiquée depuis des milliers d’années. Et c’est plutôt logique : nous restons des animaux sociaux. Sur ce PCT, je l’ai vécu dans ma chair. Une partie grandissante de la société l’a aussi compris et souhaite s’en rapprocher. Paradoxalement, les révolutions industrielles nous ont éloigné de cet équilibre, mais en même temps procuré une amélioration de notre vie sur terre sans précédent : paix, santé, confort, nourriture… Ce statut-quo peut-il tenir longtemps ?

Les problèmes écologiques sont la principale menace à la situation. Musk propose certes un écosystème électrique renouvelable autour de batteries en réseau. Mais d’ou vient le lithium nécessaire à son fonctionnement ? Comment le produit-on ? D’ou vient le kérosène de ses fusées SpaceX ? Il y a clairement des trous dans la raquette de son joli modèle. J’ai vraiment du mal à croire à la logique du « toujours plus ».

Le retour à Agua Dulce, 4 mois après au même endroit précis, fait une drôle d’impression. Le trajet en Uber dans cette grande banlieue de Los Angeles a un air de déjà vu. Le temps est meilleur, ensoleillé. Le contraste avec le Washington est total. J’ai quitté Santa Monica avec quelque peine. Mais ce n’était pas non plus une torture. Le plus dur était finalement de se reconcentrer après ce beau dimanche passé avec Daniel. Mon équipement et ma technique sont rodés. je repars donc vers le sud, pour 700 kilomètres de chemin. Une blague, quand j’en ai déjà parcouru 3600. Mais c’est la distance d’un Paris-Marseille en montagne, quand même.

Sans beaucoup de transition donc, j’arrive vers 15h au point de départ. Je me gave d’un déjeuner tardif au petit supermarché du village, et je reprends vite la route pour faire une petite après midi de 16km. D’entrée, je traverse les « Vasquez Rocks », des formations rocheuses atypiques dans ce maquis vallonné dominé par le sable. Gentiment, le chemin serpente ensuite dans les collines. Il passe sous l’énorme autoroute, qui relie le nord de Los Angeles l’autre coté de la chaine montagneuse que le PCT emprunte. Rien de bien pentu dans cette grande vallée, ce qui me va parfaitement pour commencer.

Peu après, je rencontre mes premiers South Bounders (SOBO, David et Z) qui ont fait comme moi, une partie vers le nord et le reste vers le sud. Ils achèvent une marche intégralement solitaire. A 17h, ils ont déjà posé la tente. Je vais un peu plus vite qu’eux, il y a peu de chance que je les recroise. Mon bivouac du soir est mal choisi : près d’une route, d’une aire de repos et d’un chemin de fer. Erreur. La nuit sera très mauvaise, perturbée par la sirène des trains, le moteur au ralenti d’un camion qui fait une pause, la circulation routière toute la nuit. Je suis en fait dans la grande banlieue de Los Angeles, sur un noeud de circulation étroit, et il y a beaucoup d’activité. Une fois de plus, j’ai fait trop de miles la veille, alors que j’ai dépassé plusieurs bivouacs idéaux. Certaines leçons peinent à rentrer.

Le lendemain, la température monte assez vite, mais ne m’empêche pas de faire une bonne journée de 40km. Je croiserais une seule personne dans la journée. L’altitude augmente et l’air en fin de journée s’en ressent. Mon bivouac, cette fois-ci au milieu des pins, est royal. La nuit tombe tôt, 19h, ce qui me contraint à faire des journées plus courtes.

Physiquement, j’ai toujours cette douleur au genou droit, le psoas de la jambe droite (entre la hanche et le fémur) enflammé et une petite déchirure au mollet gauche. Les souvenirs de ma dernière journée près du Canada. Il va falloir que je ralentisse. Mais je dors bien, cela aide énormément à la récupération. Mes nouvelles chaussures fonctionnent à merveille. Je pense que tout cela s’estompera tranquillement, en reprenant un rythme régulier.

Les journées sont très solitaires, et la fin du parcours sera certainement ainsi jusqu’au Mexique. Cela me va, c’est une bonne façon de profiter des derniers kilomètres du PCT en pleine conscience. J’apprécie aussi le contraste avec les précédentes semaines, en ville ou dans l’adversité du climat du nord.

Cet environnement désertique est aussi très esthétique, loin de ce que l’on peut voir en Europe. La lumière est très pure, très claire. Je m’attendais à un chemin relativement facile, c’est raté. Je suis assez vite confronté à de gros dénivelés. Les collines se transforment vite en vraies montagnes. Le Mont Baden Powell, que j’approche, culmine à près de 3000m.

Il faut faire attention à l’eau, qui est présente, mais rare, tous les 25km en moyenne. La température est modérée. Une vingtaine de degrés en journée, mais elle chute vite vers le zéro le soir, la nuit et le matin. Le vent, l’altitude contribuent à la baisse. Au contraire, les zones exposées au soleil la font monter. En montée, j’ai chaud, en descente, froid. De ce fait, je change souvent mes couches de vêtements. A vrai dire, c’est une corvée, car il faut enlever le sac et tous ses réglages. A la fin du PCT, les pauses se font sac au dos. Il est devenu une extension de nous mêmes. Avant d’atteindre le sommet du mont Baden Powell, j’ai la flemme de m’arrêter, et je suis surpris par le froid. J’en garderais une petite crève, pas méchante. Je campe au sommet, bien protégé, et habillé. Le coucher de soleil sur Los Angeles est superbe. Le matin, le givre s’est accumulé sur ma tente, et les nuages sont omniprésents. Je suis content d’avoir profité du sommet hier, car les vues sont désormais bouchées.

Je rejoins vite Wrightwood, en fin de matinée, pour y faire un Nero. Le vent redouble et je porte toutes mes couches. Damn, le froid me poursuit depuis le Canada !!

Le mont Baden Powell, déjà bien dégagé.

Plus bas, au pied des montagnes, Wrightwood est un village dont la température est plus douce. Cela doit avoir un effet sur les gens, qui sont particulièrement sympathiques. Le temps de faire mes courses, on me propose deux fois de m’héberger, gracieusement. Mais j’ai déjà arrangé par téléphone un point de chute, chez Patti et Bob, Trail Angels, qui m’accueillent plus que généreusement : lessive, dîner, chambre, petit déjeuner, accompagnement au chemin. Difficile d’être plus altruiste et désintéressé. Sur le PCT, on ne peut être blasé par l’aide répétée de ces parfaits inconnus. Le temps pluvieux et pourri du lendemain est surprenant pour la saison et le lieu. Il ne m’encourage pas à reprendre la route. Je profite donc encore un peu de l’exceptionnelle hospitalité de mes hôtes… et en profite pour écrire ces quelques lignes, avant de reprendre la route, le sac lourd mais l’esprit léger.

C’est déjà Halloween

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