A l’assaut du Pique d’Estats

A l’Orri de Tignalbu, la nuit fut calme. Mais tôt le matin, nous sommes reveillés par un bruit de voiture. En effet, une piste carrossable en 4X4 s’arrête à la cabane. Les deux occupants continuent à pied leur ascention. De notre côté, nous descendons. Le froid est vif, accentué par l’humidité et la pluie fine qui tombe depuis la veille. J’enfile mes gants et renonce à la descente par les sentiers escarpés, glissants, trempés, préférant emprunter sagement la piste. Arrivés en fond de vallée, nous cherchons au lieu dit Mounicou à rejoindre Auzat, une bourgade mieux fournie en commerces, au carrefour de plusieurs vallées. Nous tentons de faire du stop, sans succès avec le peu de circulation qu’il y a ce matin. La sanction est de parcourir quelques kilomètres de macadam. Mais peu après, la chance nous sourit, et c’est un jeune homme et son sympathique chien qui nous emmènent. Il font une année sabatique dans un camping car antédilluvien, mais toujours vaillant et confortable. Il nous dépose au supermarché, dans lequel nous faisons un large ravitaillement, puis déjeunons. L’autostop pour repartir n’est pas plus facile, mais nous parvenons finalement à nos fins, revenant exactement à l’endroit ou nous avons quitté le chemin, à Marc. Sur cette HRP, nous marcherons tous les kilomètres possibles !

Nous sommes ravis de ce ravitaillement express. Nous avons perdu un minimum de temps, qui nous est toujours compté sur cette traversée. Certes, la vallée que nous empruntons le long du ruisseau de l’artigue est bouchée par un épais nuage. Mais une belle montée nous attend pour cette fin d’après midi, et avec un peu de chance, nous émergerons de la purée de pois ! Nous croisons un randonneur que nous interrogeons. Il a fait l’aller retour au sommet du Pique d’Estats dans la journée, et est fier de nous conter son exploit. En effet, c’est une belle ascention : le sommet culmine à 3143m, et constitue le sommet de l’ariège et de la catalogne. Le lieu dit de Lagréu, d’ou part le chemin, plafonne à 1200m. Il faut donc se préparer à un bon 2000 m de dénivelé positif dans la journée donc, ce n’est pas si mal. Mais c’est bien modeste, comparé à ce que font les himalayistes, les ultra-trailers, ou même les thru hikers SOBO sur le PCT qui gobent les 3000m de dénivelé positif dans la fournaise du Mont San Jacinto en une journée. Moralité : il est toujours bon de conserver son humilité ! En ce qui nous concerne, l’objectif est moindre : nous visons le refuge de l’étang du Pinet et son petit lac, à 2224m d’altitude. Nous entamons tranquillement notre petite montée dans la brume, à l’aveugle, en prenant bien soin de ne pas nous perdre. Le sentier est grimpe fort, mais est facile à suivre. Alors que nous touchons au but de notre ascention, c’est enfin la délivrance : nous sommes recrachés par le nuage. Un temps magnifique règne au dessus des nuées, et je suis ravi de retrouver le soleil après 24h de grisaille. Comme parvenus au paradis, l’horizon s’ouvre sur une mer de nuage, au dessus de laquelle flotte le refuge, du haut de son promontoire.

Mer de nuage en récompense

Le bivouac autour du camp est magnifique, d’ailleurs, une quinzaine de tentes multicolores mitent la prairie en combrée de blocs de granite, optimisant le moindre espace plat. Le refuge est plein de randonneurs s’apprêtant à accomplir une appétissante brochette de 3000m : Pique d’Estaque, Pic Verdague, Pic de Montcalm. Ils ne sont pas loin l’un des autres, et les sentiers sont bien tracés. Le diner est annoncé au refuge, mais nous sommes ravis d’y échapper pour commencer à alléger nos sacs en réchauffant un lyophilisé. Nous dinons comme des rois, au bord d’un lac que l’absence de vent à rendu lisse comme un miroir, refletant parfaitement les sommets alentours.

l’étang du Pinet et le Bivouac
le refuge de l’étang du Pinet

La journée de la veille a laissé des traces, et ce n’est pas sans peine que nous repartons à l’assaut de la HRP, qui suit le tracé populaire vers les cimes. De nombreux groupes sont déjà partis, et me font culpabiliser : et si la météo se dégrade ? et si nous ne parvenons pas à passer le col ? Je m’en voudrais rester coincé, de devoir redescendre, à cause d’un copieux petit déjeuner matinal suivi d’une flemmardise aigue et un retard à l’allumage pour profiter du beau temps matinal. En effet, les prévisions sont très moyennes. Le vent est fort, le froid pince, et des nuages épais, mauvais, se forment rapidement au fur et à mesure de la montée. Ce n’est pas le temps idéal, mais nous n’avons pas le choix : il faut avancer, quitte à faire demi-tour si les choses se gâtent trop. Rapidement, l’ascention se corse, et il faut sinuer entre les blocs, grimper, s’accrocher, relancer, souffler. Je suis tendu. Nous discutons avec quelques personnes que nous rattrappons, dont un couple de retraités que nous avons rencontré la veille. Nous laissons la pression retomber un peu quand nous évoquons notre projet, ses incertitudes et surtout ses promesses. Les échanges impromptus, au détour d’un sentier, avec de parfaits inconnus, sont souvent savoureux : il ne faut jamais les éviter. Nous approchons du sommet que nous nous sommes choisi, le Pique de l’Estaque. Nous hésitions à faire les trois, rallongeant notre périple d’une petite heure, mais le temps en décide autrement. A l’approche de la crête, le vent est dantesque. La brume est toujours tenace. Etonnament, beaucoup de monde fréquente l’endroit aujourd’hui. Certains ont déposé leurs sacs, pourtant faiblement chargés, pour se faciliter l’ascention finale. Nous les imitons sans hésitation. Avec nos packetages, certes ultralégers, mais lestés de quelques jours de nourriture, nous grimpons à toute allure les quelques hectomètres qui nous séparent du sommet, comme happés par un élastique virtuel, malgré la pente. En effet, nous avons déjà quelques kilomètres dans les jambes, et commencons à être en forme, surtout sans chargement. Monter au sommet est ici symbolique, car la vue est malheureusement bouchée et le vent démentiel. Nous redescendons sans attendre, et repartons poursuivre le parcours de notre HRP, sans trop regretter de ne pas gravir les deux autres sommets non loin. L’objectif est d’arriver à Hendaye, pas de grimper toutes les bosses possibles de cette satanée chaîne de montagnes !

il y a foule près du pic de l’Estats. Au fond, le Pic Montcalm, dans les nuages.
Un dernier regard vers la France et les vallées ariégoises.
les derniers mètres avant le sommet
le sommet du pique d’Estats et ses touristes admirant le paysage
Vue magnifique sur l’Espagne, pardon, la Catalogne

Nous descendons sur le névé qui garnit la belle combe sous le col de la Coumette. La neige est maculée de nombreuses traces roses et d’impuretés. La marche est aisée, car le névé est compact, et sans gros danger. Je fais quelques glissades volontaires avec mes chaussures légères, qui me font regretter ma paire de skis. Nous contournons les étangs de la Coumette, au fond d’un petit cirque, sinuons au gré des blocs et barres rocheuses, et grimpons sur le port de Sullo. A cheval entre la France et l’espagne, sur la mince arête du col, je savoure le moment : nous allons pouvoir redescendre et continuer notre parcours sans encombres. Le temps se dégage progressivement. Les nuages heurtent toujours le sommet, non loin, mais semblent de moins en moins nombreux. Je ne me détends pas pour autant : la descente plein sud, dans la combe d’Estats faite de shistes glissants, est particulièrement raide. La chute est interdite ici.

Dans un décor sauvage et préservé, intimidant, nous bifurquons vers l’ouest, et grimpons dans la combe de Sotllo. Pour rester à niveau et ne pas perdre trop d’altitude, la HRP passe ici résolument hors sentier. Le balisage se perd le long des dalles rocheuses, des blocs, des torrents, des prairies et le dédale de petits lacs qui parsèment ces vallées perdues. Nous navigons souvent à vue, parfois au GPS, essayant de détecter dans le cahos du paysage la voie la plus logique. Nous dépassons le col de Baborte dans une certaine tension, puis redescendons vers le refuge du même nom. Je suis rassuré par sa présence, car la journée est marquée par les hautes altitudes, et en cas d’orage, nous sommes assez exposés, sans trop de possibilité d’échappatoire, à près de 2500m d’altitude, en moyenne. Le refuge est minuscule, ressemble à une petite boite de conserve posée sur un caillou. Un randonneur solitaire vient de s’y arrêter. Il nous reste du temps, nous ne nous y attardons pas. La dernière difficulté du jour, le col de Sellente (2487m), est en vue. Nous l’abordons dans un décor toujours aussi spectaculaire, au coeur du cirque de Baborte, sous une météo clémente. La descente dans la combe de Sellente, plein nord, est superbe. La vallée s’étend à perte de vue, interminable, rectiligne. Puis, des kilomètres plus loin, à la rencontre de deux autres vallées, le chemin bifurque brusquement vers l’ouest. Le soir approche et la fatigue de cette longue journée est palpable. Les 1000m de dénivelé négatif de la dernière descente, sans plat, font mal aux jambes, et au moral, car la pente est régulière et les coins convenables pour poser la tente rarissimes. Je repère sur la carte une vaste zone plate en fond de vallée, le « pla de Boavi » qui semble parfaite pour un bivouac tranquille. C’est le cas heureusement, car nous sommes à cours d’énergie et de volonté. L’endroit est parfait, l’herbe rase, la prairie dégagée, de nombreux arbres pour couper le vent, les coins innombrables pour fixer la tente, et la rivière proche. Personne dans les parages, malgré les piste effacée qui parvient jusqu’ici depuis le bas de la vallée. Le jour tombe rapidement, et la fatigue me rattrappe. L’endroit était parfait pour un feu de camp revigorant, mais l’appel du duvet est trop fort. Alors que je tombe de sommeil, mon esprit est intrigué par des éclats dans le ciel, au loin. Ce sont les éclairs d’un orage, qui se rapproche lentement. Le ciel se couvre. A peine perturbés par un vent soutenu et une pluie ininterrompue, je m’endors sur la carte, pensant à la journée du lendemain qui sera intense, le long de la ligne de crête Catalane défendant l’Ariège. Je commence à comprendre que la météo Pyrénnéenne est explosive, difficile à prédir. D’une vallée à l’autre, tout est différent. Notre bivouac protégé nous aide à passer une excellente nuit malgré les conditions. En revanche, la descente a laissé quelques traces et contractures aux jambes qui risquent de ne pas passer rapidement.

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