Expérience d’astronaute

Un temps magnifique nous récompense de notre patience après une nuit de pluie au fond du Pla de Boavi. La journée d’hier a laissé des traces, nous sommes partis tard ce matin. La chaleur monte vite, en même temps que le chemin. Nous repartons pour une belle journée de près de 2100m de dénivelé positif. Nous croisons enfin quelques randonneurs, sans qu’ils nous dérangent pendant notre petit-déjeuner tardif à l’ombre d’une petite cabane de berger. Peu après, nous rejoignons une piste pour rejoindre plus haut, près d’un col, le lac de Certascan, et son refuge attenant. Nous ne y attardons pas, car nous avons de la route. L’endroit est agréable, le beau temps et l’abondance d’eau courante nous permet de continuer sans trop d’arrières pensées. Nous continuons vers l’ouest, passons le col de Certascan plus haut, puis basculons dans une autre vallée, superbe, sauvage, semblable à la géographie de Baborte. Nous passons des laquets, comme l’Estany Blau, désert, puis descendons franchement dans la vallée.

cheveaux près de l’Estany Blau

Le chemin emprunte des passages, des barres rocheuses, des combes particulièrement raides. Après toute cette caillasse, la forêt revient, puis les prairies, vers le magnifique hameau de Noarre. Quelques maisons subtilement rénovées dans les règles de l’art, servent de lieu de villégiature à quelques chanceux qui viennent puiser ici calme et solitude, dans cette impasse desservie par une piste à peine carrossable. Nous sommes fatigués, il est déjà tard dans l’après midi, et le peu de réseau que l’on a capté ne nous apporte pas de bonnes nouvelles : la météo annonce des orages. Nous hésitons à repartir à l’assaut de la montagne, à reprendre de l’altitude, à nous enfermer dans un nouveau vallon particulièrement escarpé. C’est la loi du genre, sur la HRP.

le hameau de Noarre

Le Hameau, habité, en dévers, se prête mal au bivouac. Nous choisissons de repartir. Que faire d’autre ? Nous savons qu’il y a deux cabanes plus loin, qui nous permettront théoriquement de nous planquer si besoin : la cabana Fangassal, et le refugi Mont Roig. Sans trop de difficultés, nous gagnons la première. La porte a été mal fermée, et des vaches y ont trouvé refuge lors d’une précédente tempête, renversant les objets et souillant le sol suffisamment pour ne pas nous inviter à rester. Dommage, l’endroit semblait cosy, avec son petit poêle à bois. Cela nous encourage à continuer. Le temps est pour l’instant avec nous. Mais nous perdons peu après le chemin dans les bosquets de sapin et les blocs de roche lacérés par un ancien glacier. Nous évoluons à la boussole et au GPS, car même avec une parfaite visibilité, il est impossible de le suivre à vue. Le chemin se met désormais à grimper sérieusement. La végétation disparait progressivement et nous replongeons dans l’ambiance haute montagne. L’absence de randonneurs aux alentours amplifie cette écrasante sensation que nous impose l’endroit, qui nous enserre, nous broie, nous écrase, nous intimide. Les ressauts sont massifs, le chemin mal tracé. Pour rejoindre le refuge, nous devons finalement passer un dernier obstacle : une barre rocheuse imposante, qui laisse peu d’opportunités de passage au premier abord. Le passage est particulièrement vertical. Nous avons l’impression d’être dans une souricière, tant le chemin par temps de pluie promet d’être impraticable. Les prévisions météo me mettent la boule au ventre : si le temps se dégrade, nous sommes coincés. Malgré cela, c’est avec un certain soulagement que j’aperçois enfin le refuge, émergeant d’une houle invraisemblable de dalles rocheuses.

Le refuge du Mont Rouch, ou Mont Roig (selon la langue) ou « Enric Pujol », a été baptisé ainsi en hommage au Mont qui le domine, ainsi qu’à l’alpiniste catalan ayant gravi le Broad Peak, dans l’Himalaya Pakistanais, dans les années 1980. Il ressemble à une grosse boîte de conserve en aluminium, comme un wagon sans roues posé là, arrimé au rocher par 6 câbles. Il ressemble à un abri anti atomique de science fiction, avec sa bande peinte en rouge vif, défraichie, sur fond aluminium. La porte extérieure fait 10cm d’épaisseur, et ferme par un levier d’aluminium taillé dans la masse et surdimensionné. La fermeture est rigoureusement hermétique, doublée d’une deuxième porte plus légère, en bois, plus pratique par temps calme. Les deux fenêtres à chaque extrémité sont ridiculement petites, et lui donnent un air de bunker. Le refuge a bien vieilli, et du haut de ses quarante ans, il semble bien disposé à passer quelques hivers supplémentaires sans encombre. L’intérieur est parfaitement agencé, accueillant comme une cabine de bateau, isolé de lambris de bois, avec 9 couchettes superposées avec leur matelas, et une petite table conviviale permettant de cuisiner. Assis à 2600m d’altitude, au bord du lac de la Gallina, ce refuge a fière allure. Mais il est aussi impressionnant : on le sent taillé pour résister aux pires tempêtes, et aux pires orages. Même si le paratonnerre qui n’est pas relié à la terre, ne me parait pas particulièrement fonctionnel.

Le refuge du Mont Roig
L’intérieur du refuge

A ce sujet, le soir venant, le ciel n’annonce rien de bon : un front de nuages progresse nettement, et au loin, un cummulo nimbus chargé d’électricité statique entame son petit manège. Pendant ce temps, un isard vient paisiblement brouter quelques touffes d’herbe au pied de notre capsule spatiale. Il s’en fout, lui, de l’orage qui menace. Parfaitement intégré à son milieu, il sait où et quand se planquer. Il ne nous voit pas l’observer, à 5 mètres seulement de la porte. A cette distance, on s’aperçoit même qu’il porte une puce GPS autour du cou. Les biologistes ne l’ont pas complètement habitué à l’homme, puisqu’il déguerpit dès qu’il nous aperçoit à travers la fenêtre.

le soir et l’orage qui arrive, au loin.

La fenêtre météo annoncée pour le lendemain matin sera mince, sans doute trop pour passer les trois cols en altitude, pour 6 heures d’étape minimum, le tout dans un environnement sans échappatoire. Remplis d’optimisme, nous mettons quand même le réveil à 4h30 du matin pour étudier la situation et tenter notre chance, avant de se faire engloutir dans la tempête. Je suis particulièrement tendu par le dilemme à venir, et dors très mal. A l’heure dite, je jette un coup d’œil au hublot : c’est un festival de stromboscopes dans la brume. Les éclairs partout, et le tonnerre au loin : l’orage fait sa danse de saint Guy. Je vais me recoucher, un peu rassuré de ne pas partir, mais pas vraiment serein à l’idée d’expérimenter in-vivo le principe de la cage de Faraday. Logiquement, si on ne touche pas les barreaux métalliques des lits, arrimés au plafond d’aluminium, je ne risque rien. Mais je n’ai vraiment pas vraiment envie de tester.

Ce n’est finalement pas un mauvais endroit pour passer un jour au calme : cosy, fonctionnel, chaud et sec, en contraste à l’environnement extérieur inhumain. Nous sommes seuls, et assez heureux d’être contraints au repos, pour une fois. Ce n’est pas du luxe, après cette entame stakhanoviste depuis Banyuls. Le choix de se planquer est le bon : les averses orageuses s’enchaînent, malgré quelques éclaircies. A vrai dire, nous ne pouvons pas vraiment nous offrir une journée de congés : le temps nous est compté sur cette traversée. Je me dis qu’il va être particulièrment difficile de parcourir intégralement cette HRP en 37 jours (le temps dont nous disposons). La traversée est décrite par notre topoguide en 44 étapes, autant de journées théoriques déjà bien dodues en soi : un bon nombre dépassent les 9h de marche effective, hors pauses… Nous nous imposons un gros rythme pour dépasser ces étapes quand cela est possible, et nous n’avons pas beaucoup de mou si la météo s’en mêle… La sagesse contredit mon sens du défi, et me force à accepter ce que je ne maîtrise pas. Nous devons faire le deuil d’une traversée dans les règles de l’art, la mort dans l’âme. Au vu du contexte et de la fatigue, je me dis que l’on n’y arrivera pas, tant pis. L’objectif est d’en profiter, et de tout donner. Si cela ne marche pas, nous n’aurons pas de regrets : nous prendrons un train, et reviendrons finir la traversée plus tard. Je prends cette pensée avec le plus de philosophie possible, et, fataliste, m’endors pour une bonne sieste réparatrice.

Je suis reveillé de ma torpeur par deux français nous rejoignent au refuge en début d’après midi, trempés, bien secoués par les conditions. Un espagnol arrive peu après, les yeux ronds comme des billes et l’air ahuri du type qui a vu la mort en face : il a pris deux orages sur la tête, dont une tempête de grêle bien fournie, à plus de 2600m d’altitude sur des cols, au milieu de blocs de roche trempés rendus aussi glissants qu’une patinoire, sans visibilité… un mélange de peur et de soulagement habitent son visage. Un troisième individu se balade en montagne aujourd’hui : c’est un berger a dreadlocks et long bâton, armé d’un ciré de marin jaune increvable et d’un chien excité. Il fait irruption dans le refuge, et découvrant les lieux occupés, il choisit de poursuivre sa route. Il me fait penser au devin, ce personnage éponyme de l’album d’Astérix et Obélix (on a les références que l’on peut), qui fait irruption dans la hutte d’Abraracourcix en plein orage. Il marmone deux mots de catalan incompréhensibles, et repart dans la temête comme un fantôme, aussi vite qu’il était venu, comme si de rien était.

Nous dînons tôt, et passons en compagnie de nos colocataires peu affables une deuxième nuit calme, rythmée par les averses et le vent qui cingle sur la paroi de notre confortable cocon. J’ai du mal a fermer l’oeil, à cause d’un trop plein de sommeil.

Néanmoins, le reveil est bon. La visibilité est engageante le lendemain matin, malgré quelques nuages résiduels. L’air est de nouveau limpide, mais il fait frais, et la roche est humide. Le ciel s’est purgé. Nous repartons les premiers, alors que le jour est déjà levé. Les quelques touffes d’herbe nous trempent instantanément les chaussures, mais nous sommes heureux de reprendre assez sereinement le chemin dans une météo favorable : l’orientation n’est pas évidente, le chemin louvoie et il faut repérer les cairns discrets dans un amas de blocs et de dalles granitiques qui ne laissent pas de traces. Nous avancons à un bon rythme et les deux cols qui suivent sont relativement faciles.

Le col de la Cornella nous propose une dernière difficulté dans cet environnement montagnard, très raide, garni des schistes glissants. Chute interdite, des deux cotés de la crête. A cheval sur le col, nous croisons trois jeunes Hollandais passionnés, et discutons brievement de HRP, de matériel, de PCT et de randonnée en général. Mais il faut déjà repartir. La descente est comme d’habitude : d’abord très raide, puis longue et paisible, interminable, au gré des lacs, des pâturages et des pierriers qui dégringolent des versants. La routine, que nous apprécions à sa juste valeur, dans le beau temps, sans la pression de l’orage. Le chemin, comme presque partout sur la HRP, demande une attention constante pour ne pas se fouler une cheville. Nos chaussures basses nous imposent beaucoup de vigilance. Puis c’est le relachement. Nous atteignons sans encombre, par la route, le hameau d’allos d’Isil, puis Isil même, superbement rénové lui aussi, avec ses maisons en pierre sèche et toits d’ardoises impeccables. Nous déjeunons au petit restaurant de la localité pour fêter ce retour parmi les hommes, et rechargeons les batteries au sens propre comme au figuré.

Mais déjà, l’horloge tourne et nous devons repartir vers les hauteurs pour de nouvelles aventures. Nous visons le refuge d’Airoto, plus haut, pour la nuit. Nous commençons à avoir la forme, et la montée de 1100m de dénivelé positif est une formalité, avalée en moins de 2h30 malgré quelques brumes, averses, et un départ difficile dans les vapeurs de l’alcool et la pensanteur de la digestion.

Dans la montée vers Airoto

Arrivé sur le petit replat ou est installé la cabane, nous trouvons deux sympathiques occupants, un basque et une francaise, que nous rejoignons après quelques hésitations. Entre la tranquillité de la tente et la chaleur du chalet, il y a toujours débat. Nous optons pour un couchage au chaud et au sec, par ce temps décidément frisquet et instable. Le petit chalet en bois est très repérable, avec son toit orange qui descend jusqu’au sol. Il est aussi repoussant de l’extérieur qu’accueillant de l’intérieur, tout de bois vêtu. Il est très confortable, relativement propre et permet à 8 personnes de dormir confortablement. Le sympathique basque a peur des puces de lit et autres souris, et a même monté sa tente à l’intérieur pour y dormir !

Le refuge d’Airoto et son architecture discrète

Le lendemain, nous repartons avec entrain, dans un chemin qui se fraie difficilement un passage dans les buissons et les blocs, jusqu’à un joli col.

La vallée qui se découvre derrière est superbe, sauvage, relativement plate : le Plans d’Isavarre. Il n’y a plus de chemin, et nous visons au jugé le lac « Estany Superior Del Rosari » qui sied au centre de ce haut plateau.

Le Plans d’Isavarre et le lac « Estany Superior Del Rosari ».

Nous le dépassons et plongeons plein sud en direction de l’Estany Superior d’Arreu, un autre lac plus bas que nous laissons sur notre gauche. L’itinnéraire nous fait passer par des vallons vides de civilisation, de lacs vierges et de pierriers infâmes. Le chemin est à peine tracé. Nous nous aidons beaucoup du GPS pour naviguer. Les puristes tousseront, mais nous gagnons un temps précieux, alors que nous en manquons pour boucler cette traversée. Nous remontons raide dans la pente, vers l’ouest et un autre lac qui se mérite, l’Estany de Garrabea. Le sud de ce lac est une vraie plage de sable, qui descend doucement dans l’eau glaciale et turquoise et tranche avec la brutalité des pierriers omniprésents. Nous faisons une belle pause et grignotons notre déjeuner.

l’Estany de Garrabea
l’Estany de Garrabea

Depuis ce matin, nous n’avons croisé personne. Nous sommes presque au col qui nous permet de basculer vers la civilisation, et la dernière ascention est une formalité.

L’Estany Pudo

Alors que nous redescendons rapidement dans le vallon herbeux, nous apercevons quelques randonneurs, en même temps que le chemin qui se fait mieux tracé, nous indiquant clairement la direction à suivre. Un peu plus bas, nous dérangeons quelques vautours massifs regroupés autour de la carcasse de mouton. Nous voyant approcher, ils s’envolent lourdement, regrettant de ne pas terminer de nettoyer le pauvre animal.

Nous entendons déjà les voitures, et parvenons après une dernière descente raide à la route qui passe le « Port de la Bonaigua », d’ou nous allons rejoindre la ville de Vielha et ravitailler l’après midi.

La HRP continue par là, vers l’ouest…

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