Vert de gris

Après une nuit sans histoires, nous quittons notre vallée encaissée de Salenques avec soulagement. La journée qui s’annonce est solide, une de plus (11h de marche.) Nous remontons rapidement le fond de la vallée puis obliquons au sud ouest pour remonter le long d’un raide ruisseau à sec, le Barranco Riueno. Je vais trop vite, et, sous-hydraté sous le soleil qui tape déjà fort, je déclenche une petite douleur dans mon tendon d’achille. Je paie ici sans doute aussi les dernières journées intenses. Je suis un peu soucieux mais compte sur le temps pour aplanir l’alerte. Nous prenons rapidement de l’altitude et atteignons les étangs d’Anglos et Gran, dans une vallée majestueuse.

Nous remontons la vallée et grimpons le col de Llauset, puis basculons vers le lac et le refuge du même nom. L’infrastructure est neuve, attrayante, avec sa coque de métal et son intérieur en bois.

Néanmoins, il y a beaucoup de monde, notre sac est lourd de nourriture et le temps à l’air stable. Nous repartons donc vers le col de Balibierne sans trop attendre. Le col est bien rocailleux, comme tous les passages de la région, à cette altitude : le gel de l’hiver chasse la végétation, rabote les montagnes et broie les pierres. L’été venu, le randonneur constate les dégâts.

Nous le descendons la passe avec de l’attention, car le versant opposé est raide et glissant. La belle journée nous permet de profiter dans une relative quiétude les pics environnants : Aneto, la Maladeta. Quand je n’ai pas le nez en l’air, je travaille un pas souple pour ne pas aggraver la tendinite qui pointe.

Nous redescendons la superbe vallée de Bailbierne.

Après une longue descente ponctuée de lacs, de pierriers et de végétation rasé, nous atteignons enfin les premiers conifères. Plus loin, protégé par la forêt, est niché le refuge de Coronas. Une piste y conduit par le bas, et beaucoup de personnes compent ici, à coté ou dans leurs véhicules. Des randonneurs assis sur des bancs discutent en attendent tranquillement la navette vers le bas de la vallée et le village de Benasque.

Un peu jaloux, nous les observons profiter de la relâche. Nous n’hésitons pas longtemps à redescendre la piste à pied, même si la navette nous aurait fait gagner deux bonnes heures de marche en descente. Nous avons fait le choix de parcourir cette HRP intégralement à pied et nous nous y tenons ! Comme sur le PCT, je refuse par principe toute triche ou tentation qui pourrait faire une brèche dans mon mental et amener des tentations plus grandes encore. Un peu comme l’alcoolique repenti qui sait qu’il ne doit plus toucher une bouteille, sous peine de replonger immédiatement.

Mais nous n’avons pas de regrets : la vallée est majestueuse, et la piste facile. Cela nous permet de terminer la descente sans encombres. Il fait chaud, les kilomètres défilent vite, et les ruisseaux qui tombent sur la route en cascades nous permettent de ne pas porter trop d’eau et de nous rafraîchir régulièrement. Nous atteignons la vallée principale et bifurquons au sud, a travers une jolie forêt de feuillus et de résineux, vers le camping d’Aneto.

Un peu de confort ne nous fera pas de mal, et le camping bénéficie de retours positifs. Malheureusement, il est bondé et ne correspond pas du tout aux descriptions. Nous plantons la tente la où le sinistre préposé aux emplacements nous l’indique, sur un bout d’herbe sale, entre deux voies et deux camping cars. Nous faisons la lessive dans une laverie hors de prix, prenons une douche tiédasse dont la faïence douteuse me fait redouter les verrues et les éventuelles clés de sol. Comble de l’horreur, nous renonçons à une prometteuse pizza-bière au restaurant, devant l’incompétence absolue du personnel de salle, en concurrence avec des clients qui ont toute la journée pour poursuivre le labeur acharné de se gonfler la panse entre deux siestes. Ce camping symbolise ce tout que je deteste : la promiscuité, la saleté, le faux confort que feint d’apporter un bétonnage en règle rendu sinistre par les années et le manque d’entretien. Nous avons bien marché aujourd’hui, bien que les 11h annoncées par notre topoguide nous semblent pour une fois exagérées. J’ai du mal à marcher, le tendon tire et me fait boiter alors que j’erre dans les allées du camping pour essayer de trouver mon chemin dans le capharnaüm de tentes et de camping cars. Je suis inquiet et espère que la nuit va réparer tout cela. Hélène est aussi fatiguée, et aussi peu satisfaite que moi de la qualité du service au regard du prix consenti. Alors que le camping s’endort, nous battons piteusement retraite vers notre indigent campement, avalons un morne sachet lyophilisé au pied de la tente sur notre carré de pelouse écrasée, puis nous nous couchons rapidement en enviant nos voisins qui profitent de couchettes bien plus confortables, et tentons d’effacer d’un sommeil d’amnésique nos pauvres mésaventures de nomades malchanceux.

La nuit est correcte, elle efface notre grise psyché, mais malheureusement pas mon mal de cheville. Mon tendon droit grince, tire, et me rend très soucieux, et même de mauvaise humeur. A moins que cela soit la route étroite, ou nous dépassent sans ménagement des automobilistes pressés de rejoindre le grand parking d’Estos, point de départ de leur randonnée journalière, où l’on se rend également, « by fair means ». Il donne accès à la vallée du même nom, et son chemin (partagé avec le GR11) est un accès facile vers de belles randonnées dans le fabuleux parc naturel de Posets Maladeta. Je boite un peu et m’arrête plusieurs fois : j’hésite à m’engager dans un nouvel assaut de deux jours en autonomie totale. Continuer, ou prendre sagement une journée de repos ? Je ne me vois pas passer une journée de plus dans ce trou à rats de camping, par cette météo magnifique dont il faut profiter pour avancer.

Je choisis donc de continuer, sans forcer, tant que le mal ne s’aggrave pas. Je me dis que je peux toujours faire demi-tour, ou serrer les dents. Étonnamment, au fil des kilomètres, avec l’effort, la douleur d’efface doucement. La montée est constante jusqu’à l’étang puis le lac de Batisielles. Le coin est magnifique et me fait oublier les douleurs. Le sentier, très fréquenté, est de plus en plus désert au fur et à mesure que l’on prend de l’altitude, des calories et des mètres d’efforts opiniâtres.

Du lac de Batisielles, nous passons le col de la Plana (2700m) par un temps magnifique, puis nous plongeons dans la vallée d’Eriste. Le topoguide nous incite à descendre vers le refuge d’Angel Orüs, mais le temps est parfait et nous préferons conserver notre altitude pour passer le col d’Eriste et ses respectables 2860m d’altitude. Nous dépassons la cabane de la Llardaneta, ou il est difficile de bivouaquer dans de bonnes conditions, et tombons sur un petit carré d’herbe inséré dans un enchevêtrement de rochers, au bord d’un petit ruisseau, non loin du chemin. L’endroit est parfait, peu exposé au vent, plat et truffé de rochers sur lesquels s’adosser confortablement. Malheureusement, notre quiétude est vite perturbée par un couple venu en sens inverse, qui choisira aussi de s’arrêter là pour passer la nuit. Dans ce coin perdu, ils n’ont même pas la politesse de nous faire un geste, même de loin. Ils semblent, à vrai dire, plus hypnotisés l’un par l’autre que par le paysage. La vie est bien faite, le cœur a ses raisons que l’esthétique ignore. La nuit est calme, et, requinqués par un sommeil de plomb et un petit déjeuner généreux, nous repartons pour passer un col d’Ersite bien minéral, sous d’épais nuages gris qui ont colonisé le ciel pendant la nuit.

Puis redescendons de 1000m vers le refuge de Viados pour un déjeuner réparateur, au soleil, avec une vue magnifique sur le massif des Posets.

La verdure nous apaise, et tranche heureusement avec la grisaille inhospitalière de ces dernières heures.

L’après-midi conserve cette atmposphère champêtre relaxante, même si nous tenons un rythme implacable. Nous descendons tranquillement la vallée sur une route déserte, puis attaquons la remontée d’un versant herbeux sur une piste bien tracée. La chaleur est forte et l’eau est rare par ici : nous en embarquons beaucoup pour grimper sereinement la petite piste qui lacère la prairie, dans d’interminables circonvolutions. Les prés sont peu pâturés, et laissent apparaître une végétation magnifique, variée, animée par le vent, de fleurs, de germinés, de chardons, d’herbes hautes.

Plus haut, nous ravitaillons dans la dernière source possible, qui alimente un abreuvoir, alors que son ruisseau donneur est déjà souterrain. Déjà, nous entendons au loin, le tintement des cloches des vaches qui ruminent tranquillement. Le chemin devient difficile à suivre, et s’efface lui aussi dans la prairie. Nous ne croisons personne sur ce pan de vallée qui semble abandonné aux vaches et aux insectes.

Nous ne tardons pas à rejoindre un troupeau très important. Le chemin passe en plein milieu d’un abreuvoir en point de ralliement. Nous sommes sur nos gardes : même si les bovins sont sensés être placides, peu de gens passent ici, il y a des taureaux aux alentours, et des mères avec des veaux à défendre. Nous gardons nos distances et passons le gros de la troupe. Alors que nous attaquons la dernière difficulté, le col de Pardinas, quelques jeunes taureaux s’affolent et commencent sans raison à courir vers le bas, plus ou moins dans notre direction. Sur cette vallée ouverte, nous n’avons nulle part ou nous planquer et prions pour qu’ils ne nous visent pas. Heureusement, ils se dégourdissent simplement les pattes et impatients, ils courant jusqu’au point d’eau non loin de nous pour se regrouper et y passer la nuit, après une journée passée à paturer sur le versant herbeux. Rassurés, nous nous dépechons de passer le col arrondi pour rebasculer de l’autre coté des clotures électriques.

Sur l’autre versant, vers l’ouest, nous découvrons avec délectation la suite de notre itinéraire. En contrebas, sur un petit replat près d’un ruisseau, la petite bergerie de Pardinas est charmante. Nous apercevons même quelques isards qui paissent à proximité. Le gardien doit être absent. Nous bifurquons vers le sud et, après une brève descente, retrouvons une piste qui longe le versant et rejoint le Col de la Cruz de Guardia. Nous ne tardons pas à quitter cette piste avant le col pour couper droit dans la pente, à travers les taillis, les ronces et les herbes, vers un petit ruisseau, le Barranco Salastro. Le topoguide est parfois étrange. Le chemin est pénible, abandonné, périlleux, et il aurait suffi de suivre un simple petit détour pour s’épargner navigation et éraflures dans les épineux. Peu après, épuisés, nous trouvons enfin un coin adéquat pour planter la tente. La journée a été longue et il est temps de s’arrêter. Nous commencions a nous inquiéter, tant les endroits plats et protégés sont rares dans les environs. Notre bivouac se trouve sous le pic de l’Orbar, qui a la malencontreuse tendance à s’éroder fortement. Nous nous trouvons au milieu d’un cône d’éboulis. De nombreux blocs ont roulé sur la pente herbeuse, et d’autres, encore accrochés au relief, plus haut, menacent de nous transformer en chapati. S’il n’était pas si tard, j’aurais opté pour un autre bivouac. Un bosquet de sapins nous offre un semblant de protection, et nous plaçons nos sacs en amont, au cas ou de petites pierres viendraient heurter la tente. La période estivale n’est pas propice aux chutes de pierres, et l’endroit est magnifique. Mais ces éléments ne parviennent pas à me rassurer complètement, et je suis assez tendu au moment de diner. La nuit, une lune magnifique éclaire la vallée. Je m’endors en remettant notre sort à la montagne et au hasard. Demain, si tout va bien, nous retrouvons la civilisation et ravitaillerons à Bielsa.

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