Le Washington se révèle

White pass, Snoqualmie Pass.

Le vortex de white pass fut plutôt limité. Le vortex, c’est cette espèce de siphon que sont les villes pour le marcheur, où, distrait, enseveli dans le confort matériel, il perd son temps et son argent sans même s’en rendre compte. White pass n’est qu’une station service près d’une petite station de ski en hibernation. Certes accueillante et équipée pour les besoins des marcheurs, les tentations restent limitées. Arrivé tôt le matin, je repars en fin d’après-midi en ayant bien descendu ma to-do list. En effet, je fais des check list car une fois en ville, on est vite distrait par les gens, les bars, et le temps est finalement court, au regard des choses à faire.

La météo prévoit de la pluie pour le lendemain, et du beau temps ensuite. Je serais bien resté à l’hôtel dans la ville voisine, mais il faut que j’avance, le chrono tourne ! Je parle beaucoup de pluie et du beau temps, mais sur le chemin, c’est critique, on vit avec. En ce moment, c’est une préoccupation importante, car la sécurité est en jeu, en plus de savoir si on va passer les douze heures de la journée la tête dans ses chaussures. Il ne faudrait pas se retrouver dans une tempête de neige précoce, ni risquer l’hypothermie.

Parti à 17h (autant dire le soir), je fait les quatre miles symboliques qui me remettent sur le sentier. J’ai le temps de bien préparer mon camp et la journée du lendemain. Grâce à un régime alimentaire normal, et une journée légère, je suis plutôt en forme pour affronter ces intempéries. Je ne voudrais pas revivre l’épisode d’après Hood River. La pluie démarre pendant la nuit, tard. Continue le matin, et se transforme même en neige par moments. Finalement, avec le bon équipement et un rythme lent pour ne pas transpirer dans ma coque imperméable, la journée se passe bien. Même si je ne sens plus mes mains, ni mes pieds, et que la pause de midi sous un arbre est un calvaire.

Leçon #46 : préparer son picnic la veille des jours de pluie, pour pouvoir quasiment le prendre en marchant et ne pas refroidir.

Leçon #47 : acheter la prochaine fois une veste imperméable avec des poches pour les mains : on a jamais fait mieux pour les garder au chaud. L’ultra léger, c’est bien, mais pas quand cela rogne sur la sécurité et le confort de base. Bon, en fait, j’ai surtout sous estimé la protection de mes gants, pas assez efficaces. Je suis bon pour en commander sur Amazon.

La pluie s’estompe en milieu d’après-midi et j’ai même droit à quelques brèches à travers la brume. Elle me laissera un répit pour établir le camp, mais elle reprendra quasiment toute la nuit.

Le lendemain matin est bien frais. Le chemin est pris dans la glace, il y a du givre sur les végétaux, ma tente aussi. Mais le soleil est là, joue avec la brume résiduelle du lac où j’ai campé. Et il réchauffe vite la montagne. La lumière est magnifique, j’en profite pour faire quelques photos. Les températures remontent vers 11h. Vues superbes sur le Mont Rainier, un volcan massif dont le sommet enneigé irradie de blancheur les alentours. Le Washington se dévoile, majestueux, avec ses crêtes effilées, ses vallées profondes, toujours vides de civilisation.

Je profite de ce beau temps pour sécher mon équipement, et prendre une grosse pause ensoleillée au déjeuner. Cela ne m’était pas arrivé depuis un bon bout de temps. Avec le froid et le soleil timide de ces derniers jours, ma peau n’est pas prête et je fais une petite allergie. Depuis que j’ai repris mon régime habituel, et un solide appétit, je reprends des forces rapidement. Les douleurs aux dents s’estompent doucement, l’œdème dégonfle, la mâchoire retouche un peu de débattement. D’ici la fin de la semaine, l’histoire devrait être réglée. Mes pieds aussi vont mieux, mes nouvelles chaussures Hoka ont fait des miracles.

Je finis par camper dans une forêt brûlée, rattrapé par des nuages de fin de journée, qui me gobent. Ambiance lugubre et glaciale, dans un cimetière d’arbres noirs et un brouillard dense. Mais paradoxalement, une certaine esthétique s’en dégage aussi. Le problème de dormir dans ces forêts, ce n’est pas les fantômes, mais les chutes d’arbres et de branches inopinées. Il est déconseillé de dormir dans ces endroits sauf à vouloir se réveiller en pancake. Mon camp est relativement aménagé, il semble avoir été une base pour des équipes de forestiers. Il y a bien un arbre ou deux prêts à s’effondrer, mais l’inclinaison n’est pas (à priori) en direction de ma tente. J’espère juste que le vent sera calme pour la nuit. L’avantage de ce genre de camp, c’est que l’on n’a pas envie d’y traîner, donc on gagne du temps le matin. Avec délice, Je roulerai ma tente, dont la condensation de la nuit s’est transformée en glace. Les températures négatives depuis quelques nuits m’obligent aussi à mettre dans mon sac de couchage l’équipement qui n’aime pas le gel : mon filtre à eau, ma lampe frontale, mon portable et sa recharge.

Levé tôt (une fois n’est pas coutume), c’est à dire démarrage à 6h30, je rejoins rapidement la cabane que je n’ai pas réussi à atteindre la veille. La pause à rallonge de midi a fait du dégât dans ma moyenne. J’y retrouve quelques marcheurs qui y ont passé la nuit. Finalement, même si le confort général est en théorie meilleur dans les cabanes, je me rends compte que je dors mieux dans ma tente : pas de souris, pas de ronflements intempestifs, pas de bruits de préparatifs matinaux. Le silence de la forêt est un luxe difficile à égaler. Même si depuis peu, des bruits bizarres résonnent dans la nuit par instants : le brame des cerfs. Toujours mieux que le beauf alcoolisé dans sa Golf tuning qui fait un burn au feu rouge à trois heures du matin.

Le temps est frais mais radieux, et le restera les deux prochains jours. Le Washington me réapprend à vivre dans l’instant. Sous la pluie, se faire une raison et apprécier ce qui peut l’être. Se dire que cela pourrait être encore pire, avec du vent ou de la boue par exemple. Après la pluie, profiter à fond du beau temps, tant qu’il est là.

Même avec ce soleil, la petite dizaine de marcheurs qui sont dans ma « bulle » (ceux qui sont dans le même timing que le mien) semblent très pressés de rejoindre Snoqualmie pass, la prochaine étape. Arrivés de nuit au camp, repartis à 6h du matin, ils veulent arriver tôt en ville pour avoir le temps de tout faire, et se reposer. D’expérience, je suis plus reposé quand je garde un rythme normal. J’arriverais donc en dernier, mais peu importe, la journée était superbe, vues sur le mont Rainier, lacs, forêts… même les lignes a heure tension participent au spectacle. Quelques jeunes érables, qui poussent le long du sentier, commencent à annoncer le Canada. Leurs feuilles, variant du jaune au rouge, indiquent déjà l’automne.

Snoqualmie Pass est une petite station de ski à 1h de route de Seattle. A part une sympathique micro brasserie, il y a quelques hôtels sans charme, une station essence, un casino moisi, peu d’intérêt.

Mais le logement de ce soir est lui beaucoup plus pittoresque. Il s’agit du chalet du club de ski de Washington. En période creuse, ils ont la gentillesse de l’ouvrir pour les marcheurs du PCT, et de les accueillir. Séchage des tentes dans l’atelier du rez de chaussée, salon cosy au premier, salle à manger et cuisine collective au second, dortoirs au troisième étage. Une décoration rétro, bricolée, pleine d’objets et de posters de ski des années 70, une bibliothèque de montagne incroyablement large. Ce lieu vibre, il a une âme. Il invite à y rester de longues journées d’hiver.

Hélas, je dois repartir le lendemain. L’horloge tourne et il faut avancer vers le canada. Même si le temps prévu est mitigé, même si la fatigue est encore là. Le groupe imprime aussi une sorte de pression silencieuse. On a beau se dire « hike your own hike » (suis ta propre route), on reste influencé, quand l’hôtel se vide le matin, et que tout le monde reprend la route progressivement.

En arrivant à Snoqualmie, je viens de dépasser les 3000km. Reste encore à marcher un bon quart, soit 1200km. A peu près Lille – Marseille en passant par les Vosges, le Jura et les Alpes. La prochaine étape est Stevens Pass, et la ville voisine de Skykomish. D’ici là, forts dénivelés et journées dodues au programme.

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