Brut de Cascades

Snoqualmie Pass, Steven’s Pass

Trois jours théoriques me séparent de Steven’s Pass. Théoriques, car le kilométrage n’est pas énorme, 120 kilomètres. Mais le dénivelé est bien plus corsé, avec 2000 mètres à grimper par jour, et l’équivalent à descendre.

De tels chiffres confirment un changement de géographie. Le massif des Cascades se rétracte, se densifie. Le relief devient vraiment accidenté. L’altitude augmente, autour des 2000m au plus haut. Rien à voir avec la Sierra cependant, avec ses cols à 4000m. Mais le chemin reste exigeant, il faut regarder où l’on met les pieds, les ravins ne sont pas loin.

D’entrée, j’ai droit à la la grimpette traditionnelle en sortie de ville. 1200m de dénivelé positif pour se réveiller, regretter les bières de la veille. Très vite, le chemin traverse des pierriers, passe des cols, longe des crêtes, tourne autour des arêtes, de faufile dans les barres rocheuses. Une ambiance brute, des vues qui portent à des kilomètres, de jolis ravins bien profonds, des versants raides, de la variété : un sentier amusant.

Je suis parti assez tard (midi), tout le monde ou presque est devant. Je croise et passe quelques randonneurs à la journée. Nos vitesses vont du simple au double. Un peu avant 19h, je me trouve un coin protégé, idéal, et pose le bivouac, rituel bien huilé. Heureux de retrouver la sérénité, ces paysages superbes, et le rythme sain de ces journées simples, pleines.

Le temps est de mon côté le lendemain également. Une belle journée dont je profite au maximum, malgré un démarrage lent. Le ciel n’est pas parfaitement clair, mais la lumière est superbe et les nuages jouent avec les crêtes et les cols. Je ne suis pas en grande forme mais abat tranquillement 33 km. Quelques avions de chasse F-15 à l’entraînement passent en rase-mottes au dessus de moi. Le Washington dispose de plusieurs bases militaires dans les environs. Drôle de façon de respecter les « Wilderness Areas », tant ces avions sont bruyants et certainement perturbants pour la faune locale.

En plus de ceux-ci, il y a pas mal de trafic aérien dans le coin, un bruit de fond de réacteurs perturbe régulièrement le silence. J’arrive au bivouac tôt et prends le temps de bien me reposer. Le temps s’est bien radouci, en particulier le soir et le matin, ce qui est appréciable après ces semaines polaires. Mais cette douceur cache quelque chose…

La pluie démarre dans la nuit et ne me pousse pas à partir de bonne heure. Cela ne change pas grand chose, puisqu’elle va m’accompagner toute la journée. Reposé, bien couvert et bien nourri, je n’accuse pas le coup comme les journées de pluie précédentes. Les températures clémentes aident beaucoup. Une courte mais superbe accalmie en fin d’après midi sauve la journée.

Mais très vite, la pluie reprend et il est temps de rejoindre le bivouac. Bêtement, j’insiste vers le but que je me suis fixé à la mi-journée : un campement à 5 km de là, en haut d’une côte. J’aurais pu choisir de dormir la mais décide de pousser un peu plus loin. Il se fait tard, la nuit tombe, la pluie redouble, le vent s’y met, je suis trempé de sueur à cause de la pente, mon camp est sur une crête, et comble de la situation, un autre marcheur est déjà installé au meilleur emplacement. C’est reparti pour un montage de tente en cata dans la tempête, légèrement protégé par les arbres. En chemin, je maudis mon processus de decision pathétique. Et je me dis que de temps en temps, il faut bien faire des erreurs. Mais j’ai du mal à respecter ma propre règle de poser le bivouac à 18h30 maximum. Finalement, je m’en sors pas si mal, j’arrive à me réchauffer, me sécher et dîner rapidement dans ma tente. Avec un bémol, un bon sol en pente qui va me faire glisser toute la nuit vers la paroi de la tente, et donc mouiller légèrement mon sac de couchage. La pluie n’arrête pas de la nuit, les gouttes claquent fort contre la toile de ma tente. Il y a toujours un certain plaisir à se savoir au sec quand des sceaux d’eau s’abattent et que le vent redouble de puissance. Un petit grésil prend le relais le matin, pour signifier le réveil.

Heureusement, ce soir, je dors au sec et au chaud à Steven’s pass. Le Washington est décidément capricieux. Mais avant de rejoindre Stevens pass, je passe une demi journée (20 km) à finir la section dans le froid. Il ne pleut plus mais j’évolue dans le nuage, 100% d’humidité garantis pour que rien ne sèche !

Les mains insensibles, j’atteins Steven’s pass. C’est la troisième combinaison de gants que j’essaye, sans succès. J’ai toujours aussi froid aux doigts. Nouvelle tentative, j’ai commandé une paire sur Amazon, que je dois recevoir sur place. J’ai à peu près confiance dans la marque Outdoor Research, qui pour l’instant ne m’a pas déçu.

La station de ski de Steven’s pass fonctionne en « été » pour les vélos de descente. Penser à essayer ce sport qui a l’air bien casse-gueule, donc amusant. Je me jette sur le duo imparable burger/bière. J’ai besoin d’un repas chaud, et c’est à peu près tout ce qu’il y a comme choix, ce qui me va bien. Je rejoins ensuite le lieu où je passe la nuit. Une copie presque conforme du ski club de Snoqualmie. Mais encore plus convivial, puisqu’ils prévoient le dîner, et un feu qui crépite dans la cheminée.

J’y retrouve de vieilles connaissances, je dois connaître la moitié des 20 personnes qui dorment là ce soir. Tout le monde s’accorde pour dire que l’on déguste salement, avec ce froid et cette pluie. Tentes et affaires trempées, hypothermies, envies d’abandon, étapes à rallonge, camps anticipés à quatre heures de l’après midi : vu les histoires que j’entends, je ne suis pas le seul à vivre des moments difficiles, et pas le plus à plaindre. C’est réconfortant, d’une certaine manière. Pour améliorer le moral des troupes, je prépare des crêpes pour le petit déjeuner de tout le monde, et avant tout le mien. Meilleur que les pancakes, et ça me change de la bouffe américaine d’une qualité très aléatoire.

La semaine prochaine est annoncée belle, pour au moins quatre jours. Une aubaine, tant ce coin de la côte ouest ressemble au pot de chambre de l’Amérique en ce moment. On a l’impression qu’ici, le froid descend de l’Alaska, et a passé un contrat avec la flotte du pacifique, arrêtée par les montagnes. Ces prochains jours, je rejoindrais donc, en principe, sereinement et joliment Stehekin, le dernier arrêt avant le Canada !

Ensuite, on verra… cinq jours me sépareront du terminus, le monument, cette petite sculpture qui marque la fin du chemin et qui obsède tout le monde. A quelques encablures de la frontière, il s’agit maintenant d’aller au bout, sans faire de bêtises ! Ça sent l’écurie.

Ou bien, comme dirait Florent D. avec sa délicatesse légendaire de militaire instructeur aux techniques de motivation des plus subtiles : « si tu flanches, t’es une souze ! »

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