Retour à la civilisation

Les mauvaises ondes du refuge de Carozzu ont atteint mon humeur, maussade pour cette dernière journée de marche. J’ai eu du mal à m’endormir, à cause d’incessantes nuisances sur le bivouac. J’ai malgré tout assez bien dormi, mais je traîne dans ma tente ce matin. Franchement, je n’ai pas envie de voir mes voisins !

Le vent s’est levé cette nuit, soufflant ses rafales dans le houppier qui protège efficacement le sol : la seule chose que l’on perçoit d’en bas est le bruissement des feuilles. Ici, les arbres ont fait le pacte de se rassembler pour mieux résister ensemble aux éléments, cette coupole dynamique forme un étonnant cocon.

Le refuge, au creux de ce vallon

Le jour est levé, mais la lumière est faible car le ciel est encombré de lourds nuages transportés par ce flux puissant. La température est tombée. C’est par ces conditions inédites que je me mets enfin en route pour le refuge de l’Ortu Di U Piobbu, puis Calenzana.

Je profite de ce dernier jour et d’une météo favorable pour faire deux étapes confortablement, sans risque d’orage. Je m’extirpe discrètement du refuge et gagne le fond de la vallée. Arrivé au pied du col, je remplis mes bouteilles à une petite source en contrebas du chemin. Mon départ tardif me fait déjà croiser mes premiers marcheurs, qui dévalent la pente en me saluant brièvement.

L’étape jusqu’au prochain refuge ressemble a beaucoup d’autres : une ascension qui grimpe sérieusement vers un premier col, un dédale en altitude le long de la crête, et une descente raide dans un pierrier. La particularité est que le vent souffle fort, est rafaleux, et charrie de lourds nuages inoffensifs qui recouvrent parfois les sommets et l’itinéraire. J’ai remis ma veste et mon pantalon de pluie, car il fait plutôt frais. Par endroits, le vent s’engouffre dans des brèches du rocher et accélère par effet venturi. Je veille à ne pas me faire déséquilibrer dans les nombreux passages qui demandent de la concentration.

Il faut souvent mettre les mains pour passer, s’équilibrer, se tenir au rocher, se hisser. Souvent, je passe mes deux bâtons dans une seule main, en réservant l’autre pour fiabiliser la prise. Mais je ne vais pas jusqu’à ranger mes bâtons dans le sac, les difficultés restant très limitées.

Sur la crête, la vue magnifique sur le maquis, Calvi et la mer apparaissent, sous le soleil, en contraste avec les conditions rugueuses sur ces reliefs. Les montagnes, ici, redescendent progressivement, mais ne laissent qu’une mince bande de terre plate propice aux activités des hommes. Sur la mer, l’écume blanche est abondante et tranche avec un superbe bleu profond auquel l’atlantique et la manche ne m’ont pas habitué.

Finalement, je redescends et me perds brièvement dans un vaste pierrier, rajoutant quelques minutes à la corvée de cet exercice épuisant qui consiste à sauter de blocs en blocs pendant des heures sur les arêtes des cailloux, sans se retourner une cheville.

Puis le chemin qui amène au refuge se stabilise, et j’arrive vers l’heure du déjeuner. Je commande une omelette et une assiette de délicieuse charcuterie corse, à des prix parisiens. Un dernier repas sur le chemin, au milieu des poules, pour fêter cette traversée, et profiter de ce joli coin de maquis avant de redescendre définitivement vers la côte.

La dernière partie me surprend : le chemin reste escarpé et technique, sur quelques passages ont été installées des chaînes et mains courantes. Je croise les candidats au GR dans leur premier jour : certains sont fringuants, d’autres déjà essorés par les 1300 m de dénivelé positif depuis Calenzana. Quelques marcheurs, au sac à dos énorme, sont déjà condamnés par ces passages difficiles, qui ne pardonnent pas l’approximation dans la préparation. J’ai mal pour eux. Mais le GR20 est finalement bien fait : il montre d’entrée son vrai visage. Et dès la première étape, il existe un échappatoire pour redescendre dans la vallée de Bonifatu.

Pour moi qui redescends, l’étape est bien plus facile.

Passé les dernières difficultés, le chemin se calme et sinue tranquillement dans les replis du maquis corse. Il passe dans une forêt brûlée, qui rappelle, en miniature, les ambiances cataclysmiques californiennes. Mais à la différence des américains, les autorités du parc régional corse ont négligé de sécuriser le chemin avant de le réouvrir. Certains pins, restés sur pied, conservent leurs lourdes branches carbonisées directement à l’aplomb du sentier. Par ce fort vent, j’ai l’impression de jouer à la roulette russe, alors, pas rassuré, je presse le pas sous ces silhouettes menaçantes.

Cela sera la dernière péripétie de ce beau parcours. L’approche de Calenzana est charmante, sur les petites voies pavées d’accès au village, accompagné du groove hanté et imparable de JJ Cale. Ce chemin s’achève en beauté, dans un temps radieux et une température qui s’adoucit aussi sûrement que l’altitude baisse. J’ai croisé mes derniers marcheurs il y a déjà quelques heures, et je profite de ces derniers instants de félicité, qui contrastent avec la brutalité du GR.

Calenzana
Le panneau du terminus

Le panneau qui matérialise la fin du chemin est simple, sans faste, au bout d’un chemin creux. J’arrive seul, mais suis vite rejoint par un couple de retraités, venus du village. Ils sont en vacances dans le coin et sont venus jeter un coup d’œil à ce fameux GR. Adeptes des longs voyages en vélo, en Amérique du Sud notamment, ils sont passionnés d’aventure itinérante.

Je rejoins le gîte municipal de Calenzana, dernier lieu d’hébergement et de bivouac pour les candidats au chemin. J’y retrouve Franck, et nous décidons rapidement de fêter la fin du sentier dans l’un des restaurants de Calenzana, le bien nommé GR20.

Nous convenons également de retourner ensemble vers Calvi le lendemain. Nous finirons par visiter tranquillement la citadelle, et, poussés par la faim, atterrissons rapidement dans une de ces ruelles qui fait le charme de cette petite ville. Notre instinct nous pousse vers un excellent petit restaurant qui me rassure sur l’hospitalité, l’excellence et le savoir vivre corse : U Fornu.

Il y a 3 jours, je ne connaissais pas Franck, et pourtant, nous échangeons ensemble, en vérité et authenticité, sur des sujets qui ne sont pas si faciles à aborder avec les gens que l’on connaît.

Je retrouve ce trait de caractère chez lui, parmi d’autres parfaits inconnus de ces longs chemins, qui m’avait tant marqué : la capacité d’écouter sans juger, de s’exprimer sans masque, de montrer une vraie bienveillance, et de cultiver une subtilité et une fragilité qui, partout ailleurs, est foulée au pieds par l’impérialisme de l’efficacité.

Le port de Calvi
Le restaurant d’un passionné : U Fornu

Après Calvi, et une petite baignade improvisée dans l’eau turquoise en contrebas de la gare, je rejoins Bastia par le train : un petit tortillard le long de la côte, envahi de retraités, qui me donne un dernier aperçu de la Corse en même temps qu’il me prépare à retrouver les turpitudes des transports en commun parisiens.

Un rapide tour pour découvrir le centre ville de Bastia, son petit port plein de charme, ses grands immeubles, et déjà, je saute dans l’avion pour Paris.

Je retiendrais de ce GR20 ses paysages bien sûr, sa foule, ses contrastes, ses refuges, son relief cassant, ses sommets arides, sa compagne pittoresque, sa difficulté, sa météo capricieuse.

Mais surtout, cette rencontre avec Franck, et les autres : Max, Guillaume, Vincent et Steven, de Thomas et d’Hervé, de Dean et Helsie. Plus brièvement, Alex, et les nombreux anonymes avec qui j’ai pu rapidement échanger quelques mots souriants.

J’oublierais presque « Rain Man », ce britannique croisé le dernier jour sur le sentier, dont la casquette arborant le logo du PCT m’a fait sursauter. Je l’ai arrêté dans son élan, et nous avons brièvement discuté, comme des anciens combattants, échangeant nos « trail names ». Il sourit à l’évocation du mien, « Bad Boy ». C’est un vétéran de 2016, dont l’équipement, pour l’œil exercé, signe immédiatement le marcheur préparé à la très longue itinérance. Nous échangeons ce « check », ce contact de la main, le poing serré. C’est un autre réflexe distinctif de ces « hikers » longue distance, les « thru hikers », en recherche constante d’efficacité. En fermant la main, ils cherchent tout simplement à limiter les transferts de maladies quand ils se saluent. Sur le PCT, une bactérie fait en particulier des ravages : la « Guiardia ». Suffisamment agressive pour vous envoyer deux semaines à l’hôpital et vous affaiblir suffisamment pour hypothéquer vos chances d’arriver au bout de vos cinq mois de marche à temps.

Ce « hiker »est une parfaite conclusion à cette petite excursion, associant les souvenirs du passé, le présent et l’avenir, quand il m’interroge sur mes prochains projets. La traversée des alpes, des Pyrénées, d’Israël, de nouvelle Zélande, l’Himalaya ? Qui sait ? Le terrain de jeu est infini. Une chose est sûre : le parcours sera moins emprunté.

4 commentaires

  • Belle aventure merci de nous l’avoir fait partager. Bcp aime ce format quotidien et bravo d’avoir réussi à t’y tenir malgré fatigue, intempéries et aléas du camping. Ça aurait été intéressant que tu donnes des stats de fin (km parcourus, vitesse de marche, dénivelé au total et en moyenne, comparaison entre ton état de forme du PCT et du GR20). Pas pour la performance 🙂 mais parce que ca permet de se projeter pour les candidats débutants en rando. Bon courage pour la reprise !

    Aimé par 1 personne

  • Salut Dam,

    Bravo pour la réalisation de ce GR20. De très belle images d’une très belle région de France.

    Idem pour moi, tes stats m’intéresse car je compte le réaliser après mon PCT toujours prévu a partir d’avril 2020. Le GR20 cela aurait pu être cette année, mais les circonstances en ont décidés autrement. Comme tu dis, le terrain de jeu est infini.

    A bientôt

    Aimé par 1 personne

  • merci pour vos messages sympas.
    je vais rajouter ces éléments avec un article dédié.
    Mais globalement l’info du kilométrage et dénivelé est officielle wikipédia ou autres nombreux sites, topoguides et blogs) : 179km pour 11 000m de D+, sur 16 étapes.
    Pour le planning et la vitesse de marche, il y a plein de gens qui donnent leurs avis sur les étapes que l’on peut doubler (voire tripler) ou pas, mais globalement c’est du bullshit : il y a trop de variables qui rentrent en jeu pour déterminer un plan à l’avance (heure de départ le matin, météo, état de forme, état mental, rencontres, kilométrage, dénivelé, poids du sac, autonomie en nourriture, variantes au GR, positionnement des refuges, passages en crête….)
    je préconise de prévoir une fenêtre de 15 jours pour se laisser une marge confortable, et voir comment ca se passe sur place. Pour cela, ne pas réserver les refuges à l’avance, et partir avec sa tente (ou la louer aux refuges.)

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