GR20

L’art des choix

Le smartphone à ses défauts, mais en randonnée itinérante, c’est un merveilleux outil. Avant de partir, j’ai téléchargé la cartographie de l’IGN, au 1/12 500ème, pour le parcours et ses a cotés. En mode avion, seul la puce GPS fonctionne et permet de se situer, en économisant la batterie. Ce matin, je vais en avoir besoin.

Le chemin de crête, en rouge pointillé, entre Osciollu et Prati

Parti de Basseta péniblement a 6h30, j’atteins le refuge d’Osciulu vers 9h30. Le chemin est superbe, mais j’ai l’esprit préoccupé par l’orage. Déjà, en me levant, je voyais des éclairs flasher dans la nuit, au loin. Le temps, gris, peine à se lever et retrouver son bleu habituel. Car après le refuge d’osciolu, le chemin longe la crête pour plus de 4h de grimpette chaotique sur les blocs de granit. La dernière heure, avant le refuge, m’a donné un bon échantillon : complètement exposé, très casse gueule voire suicidaire par temps de pluie.

Sur la route, avant les difficultés

Je plains beaucoup Thomas et Hervé, qui hier ont fait le choix de poursuivre jusqu’au refuge pour honorer leur réservation. A vingt heures passées, ils sont arrivés au crépuscule, sur une crête périlleuse et une journée de 16h de marche dans les mollets… L’épreuve se révélera celle de trop pour Thomas, qui abandonnera ici ses espoirs de GR20 en 8 jours, miné par le vertige et l’épuisement (les deux étant liés). Je le retrouverai quelque temps plus tard sur le parcours, à Vizzavone, qu’il a rejoint par un bus attrapé au pied du massif d’Osciolu.

Le gardien du refuge est sympa. Alors que je lui commande un café, il me dit qu’il s’attend à ce que l’orage arrive plus tôt que d’habitude, dès 11h. A cette heure, je serais en pleine évolution sur cette aiguille garnie de blocs granit, sans avoir d’option de secours pour redescendre en cas de nécessité. Les barres rocheuses interdisent toute redescente.

Nous examinons ensemble les possibilités, et la solution de la sagesse l’emporte vite : je redescends immédiatement par un petit sentier vers l’ouest. Il m’incite à descendre à Cozzano, pour me reposer et découvrir ce charmant village, puis rejoindre le lendemain le col de Verde par navette. Alors que je m’y rends, j’ai un mauvais feeling. Je vais escamoter une partie du GR, prendre le bus, et je soupçonne le gardien de rabattre gentiment les marcheurs vers l’établissement de ses amis en contrebas. Je décide d’écouter mon instinct et malgré la fatigue, de longer la crête par une route forestière en contrebas, protégée par la végétation. Je m’en serais voulu d’amputer mon aventure, corrompu par l’appel d’une après midi de repos et d’une chambre au chaud. Respecter l’orage, soit. Mais renier mes principes, non.

L’art des choix : le titre d’une belle chanson de Batlik, et le résumé de la difficulté à décider qui m’étreint parfois. Je reste de longues minutes à sous peser les conséquences et risques de chaque alternative. L’avantage de la randonnée en solo est qu’elle me force à me confronter à une problématique, puis à trancher. J’aime cette pratique car elle me structure malgré moi. La nature m’éduque. L’inconfort de l’indécision est compensé, plus tard, par la plénitude de la liberté. Mais en fait, aucune décision n’est complètement mauvaise (à moins de se mettre en danger) : je gagne ou j’apprends.

Ma cartographie embarquée qui me permet d’évoluer facilement à travers le dédale des pistes et sentiers de la forêt. La topographie me permet de dérouler mon pas de PCT : régulier et rapide. Je déjeune rapidement mais confortablement au soleil, au bord d’un ruisseau. J’en profite pour faire un peu de lessive. D’un œil, je guette à droite les nuages qui s’empilent sur la crête. Il est déjà 14h, mais le tonnerre tarde à gronder. Peu importe la méprise du gardien de refuge : je suis en sécurité, et j’apprécie de marcher en forêt, de ne croiser personne et de construire mon itinéraire. En prime, j’attends mon étape du jour plus rapidement que prévu : le col de Verde. J’ai juste le temps de m’abriter, alors qu’une pluie diluvienne s’abat, recrachant d’un coup l’humidité accumulée de la journée.

Mon choix aujourd’hui est le bon. Comme tous les esprits intuitifs, j’ai besoin de temps pour prendre mes décisions. Intégrer toutes les paramètres d’une équation, puis prendre du recul me demande du répit. Sortir de la sphère d’influence d’un entourage aussi. Par faiblesse, flemmardise, il m’arrive parfois de me reposer sur la décision des autres. Je me rends compte, avec l’expérience, que ce n’est jamais un bon calcul à long terme. J’ai inévitablement mauvaise conscience quand je tombe dans ce piège.

La petite chapelle de San Anton, sur le détour.

Décidément, les orages sont une composante importante à prendre en compte sur ce chemin, déjà long et difficile en soi. Ils ajoutent beaucoup de difficulté à la gestion des étapes, du timing et de la fatigue. A vrai dire, sur un GR20 en 16 jours, ils ne posent pas de problème, car un bon marcheur rejoint facilement le terme abrité de l’étape avant midi, le seuil critique. Mais en ce qui me concerne, je dois doubler plusieurs étapes pour atteindre mon objectif de 10 jours. Une étape doublée garantit de finir la journée sous la menace d’une intempérie violente. J’en ferais d’ailleurs l’amère expérience dès le lendemain.

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