Etapus horribilis

La redoutée étape 3… il y a bien longtemps que je n’écoute plus que d’une oreille les commentaires des gens que je croise, et qui rivalisent de superlatifs pour qualifier cet infâme GR et ses étapes piégeuses.

Résumons-la tout de suite par mes horaires : départ d’Asco à 7h45, arrivée Carozzu à 11h45. 4 petites heures d’une étape donnée théoriquement pour 5h.

Asco, en bas de la montée vers la Boca di Stagnu
C’est par là

En fait, je me fous des statistiques. Je souhaite juste profiter au maximum de ces magnifiques endroits.

Pour faire ce GR20, je m’étais fixé 10 jours. Un temps qui m’a paru raisonnable pour profiter suffisamment de ce parcours sans courir tout le temps, mais ne pas non plus passer des après-midi à tourner en rond au bivouac comme ce serait le cas sur le temps officiel établi à 16 jours. Je profite du luxe d’avoir deux jours en rab, en cette fin de GR, pour m’autoriser à rester à l’abri pendant les pluies/orages/nuages des après midi, et crapahuter sur les crêtes frais et dispos, dans les ciels matinaux dégagés.

Si tout va bien, je finirais ce parcours en 11 jours, en profitant d’un net ralentissement sur la fin, appréciable pour mes genoux, les interactions sociales et la tenue de ce journal.

Le groupe d’anglais piloté par Alex

La passerelle de Spasimata, au dessus du ruisseau du même nom

Carozzu est un refuge enfiché dans le creux d’un vallon encombré d’arbres et de buissons, dominant la vallée de Bonifatu. L’endroit est souvent à l’ombre, si l’on en croit l’humidité ambiante, la température basse, l’odeur de décomposition, la végétation et sa riche population de moucherons (a moins que cela soit l’hygiène douteuse des installations). J’ai déniché, à contre cœur, un bivouac correct dans la petite forêt qui jouxte le refuge. Bonne protection contre le vent, mais je préfère infiniment les endroits dégagés. Les bretons ont dû se dire la même chose, puisque contrairement à leur programme, et sûrement à juste titre, ils ont déguerpi pour enquiller l’étape suivante dans l’après-midi, jusqu’au refuge de L’Ortu DI U Piobbu (encore un toponyme insolent).

Le couple d’américains d’hier, Dean et Helsie, arrivent au refuge peu après. Dingues de randonnée itinérante dans le « wilderness » comme beaucoup d’américains savent l’être, nous tenons une discussion pointue et rafraîchissante sur le matériel, les chemins partout dans le monde, et en particulier aux États-Unis, leur perception des choses. Ils repartent assez rapidement pour le refuge suivant, mais optent pour la variante de la vallée, plus facile, protégée et plus longue. Je l’exclus car je souhaite profiter au maximum de cette belle dernière étape perchée sur les hauteurs. Peu d’itinéraires français offrent ces passages dans les barres rocheuses, finalement.

Le GR20 en rouge et sa variante en noir

Malheureusement, l’endroit est progressivement envahi d’une harde de randonneurs plus ou moins dégrossis, bruyants, qui finissent ici leur deuxième étape dans une suffisance qui me laisse quelque peu songeur.

Le sommet du désagréable fut atteint alors que je faisais relâche au refuge d’Usciolu. Un jeune couple débarque, en équipement rutilant d’ultra Trail, grandes chaussettes de compression et petit sac à dos. Immédiatement, ils clament le temps « record » qu’ils ont effectué depuis le dernier refuge, Prati. Puis ils s’isolent à une table pour avaler quelques provisions avant de repartir, sans une amabilité au gardien du refuge (qui pour une fois est super sympa), ni aux peu de personnes présentes à cette heure.

Ce genre d’approche focalisée sur la performance est commune sur ce sentier. Elle symbolise les nombreuses personnes qui viennent pour le défi, la vitesse, le dépassement, le chronomètre. Je comprends cette approche, pour y avoir succombé il y a quelques années. Elle est particulièrement promue actuellement, avec la vague de sports remis récemment au goût du jour : trail, running, crossfit, etc. Avec le recul, je souhaite m’en éloigner : elle m’apportait du plaisir, mais pas de bonheur.

Elle est en effet la principale émanation d’une société qui nous pousse insidieusement ses diktats : sois beau, performant, rapide, individualiste, gagnant, confiant, domine les autres, les obstacles et la nature. Attributs en toile de fond des réseaux sociaux, qui finissent par rendre les gens jaloux et malheureux.

Or je crois que l’intérêt de la marche est précisément les valeurs inverses, comme contrepoint à nos vies débridées : lenteur, contemplation, esthétique, acceptation, rusticité, ouverture aux autres, fragilité, humilité avec soi et la nature, ne penser à rien d’autre que le temps présent.

Heureusement, je discute un peu avec Franck, un autre randonneur solo, avec qui l’on se croise depuis Ballone. Je l’avais abordé, en ayant repéré sa tente au bivouac. Une tente rare, que n’achète typiquement pas le randonneur inexpérimenté. S’en était suivie une discussion rapide au niveau du matériel, puis du reste. Il me réconcilie avec le GR. Originaire de Lyon, c’est un passionné, qui ne fait pas de compromis avec sa liberté, ses principes, et vit sa ballade à fond, à son rythme. Un alter ego du chemin.

Assez vite, je me retire dans ma tente pour échapper au péril de la foule. Malheureusement, chaque heure qui passe amène son flot de marcheurs remuants. Ma mince toile ne me protège pas des conversations aussi ineptes que sonores, et des éclats de lampe frontale dont les propriétaires encore inexpérimentés n’imaginent pas la nuisance visuelle. Ils ignorent aussi l’étiquette liée à son utilisation en collectivité : privilégier l’éclairage rouge pour ne pas déranger les autres.

Demain, c’est promis, à la première heure, je fais mes valises et jaillis de ma boîte pour profiter de cette belle étape alpine et solitaire, dans les ciels limpides du matin. Et j’envisagerais sûrement de rejoindre dans le même élan Calenzana, mettant ainsi un terme définitif à ce petit périple sympathique.

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