Le vallon de la vache gloutonne

Notre nuit sous le Vignemale fut interrompue par le fracas métallique des quelques séracs qui se fracassaient au bas des faces, brisant le silence. Comme si le glacier, déjà atrophié, lâchait ses derniers râles avant de disparaître définitivement, harcelé par les étés de plus en plus chauds sous nos latitudes.

Au petit matin, nous dépassons quelques tentes endormies le long de la plaine alluvionnaire de Gaube, et attaquons le sentier du col des Mulets avec empressement et enthousiasme. Le temps est parfait. Du col des mulets, nous faisons une brève incursion côté espagnol, sous les aiguilles du Chabarrou. Le chemin évolue en balcon sur un versant assez pentu, et nous laisse admirer une jolie vallée. Nous rejoignons rapidement le col d’Arratille (2528m) et repassons en France. Nous contournons les lacs du même nom, à travers un dédale de rocs et de pierriers peu hospitalier, et plongeons vers le refuge Wallon, en fond de vallée. La végétation tarde à réapparaître, mais plus nous descendons, plus la vallée me rappelle celles de la Sierra Nevada, et du Yosemite en particulier. Ce qui n’est pas le moindre des compliments. Le granite gris occupe ici l’espace, et laisse dans ses interstices se développer une végétation de pins et d’arbustes clairsemés. Des dalles lissées par les glaciers parsèment le paysage, étonnamment pauvre en visiteurs. Le beau temps accentue l’attrait exceptionnel du lieu, qui restera pour moi l’un des plus beaux de cette HRP. La France a décidément le talent de nous réserver quelques panoramas qui n’ont rien à envier au plus belles géographies du monde.

On se croirait presque dans le Yosemite.
Le gave d’Arratille

Nous abandonnons le gave d’Arratille, et bifurquons vers l’ouest le long du gave des Batans, au niveau du refuge Wallon. La localisation de l’abri, au bord de la rivière et au milieu d’une prairie accueillante, le Pla de la Gole, est franchement sublime. Facilement accessible par le nord, il n’est pas étonnant que le refuge soit en train d’être rénové et agrandi, alors que nous passons devant. Il aura d’ici peu la capacité d’accueil et le confort d’un hôtel Campanile sur l’A86. Nous déjeunons non loin, au bord de la rivière glaciale. En repartant, nous visons un azimut plein ouest, vers le col de la Fâche. Nous ajoutons ainsi 800 m de dénivelé positif aux 500 de ce matin. Nous repassons en Espagne après le col, contournons le lac de la Fâche en contrebas d’une pente assez raide. L’érosion fait son œuvre et le chemin est en dévers, prêt à vous expédier en une glissade en contrebas de l’éboulis. En cas de chute, passage au papier de verre et plongeon dans la piscine de glaçons.

Près du col de la Fâche

Puis, le relief s’aplanit et nous gagnons des contrées plus accueillantes, autour du Lac de Campo Plano. Non loin, le refuge de Respumoso propose un hébergement confortable, et domine un profond lac, fermé par un barrage. La vue est superbe, quelques randonneurs se sont offert de magnifiques bivouacs autour de l’édifice, après une balade en kayak. La chaîne de sommets, dominée par le Balaïtous, est spectaculaire, au nord. Il y a du monde, ça parle fort, en espagnol, et ça ne répond pas forcément à nos salutations. Le temps de boire un soda, nous avons déjà envie de repartir rejoindre le silence et nous rapprocher du prochain col.

après le refuge de Respumoso

La lumière est belle, en cette fin d’après-midi. Le chemin domine une large vallée qui nous laisse observer les plaines espagnoles au loin vers le sud. Là bas, quelques gros cumulo-nimbus suspects glissent vers l’est. Nous nous dépêchons de trouver notre bivouac alors que la lumière décline. Les lacs d’Arriel, vers 2200m d’altitude, se situent dans un joli défilé assez oppressant, cerné des crénelages abrupts qui défendent les Balaïtous. Sur un replat dominant l’un des lacs, nous repérons quelques tentes, déjà installées pour la nuit. Je délaisse un campement plat et protégé par un amoncellement de pierres, idéal, mais situé sous une barre rocheuse dont les blocs en surplomb ne demandent qu’à dégringoler. Nous nous rabattons sur une zone moins abritée, bosselée, mais dégagée du relief direct. Je dîne dans un certain stress, alors que je vois approcher ces nuages douteux à l’assaut de la barrière des Pyrénées. Je frémis, alors que j’entends les premiers grondements du tonnerre, et perçois les premiers éclairs, au loin. Recroquevillé dans mon duvet sous la tente, je grelotte de fatigue et de stress. Je me redécouvre une vraie phobie des orages, amplifiée par mon abattement. Ma peur repose sur une part de rationnel : les orages sont violents et dangereux ici. Nous ne sommes pas sur une crête, mais pas pour autant en sécurité. L’itinérance impose de se trouver parfois dans des endroits qui sont à éviter, si la météo se dégrade. De plus, il est très difficile d’obtenir des prévisions fiables, par ici. Aurait-il fallu que nous nous arrêtions plus tôt, à l’abri, à Respumoso ? Bien sûr, une grande part d’irrationnel provoque cet état mental proche de la crise de panique. Mon Conatus est à l’œuvre. Je fais de mon mieux pour me recentrer, me calmer, dormir. Le vent se lève, devient fort, et l’orage se renforce. A travers la toile de tente, les éclairs illuminent la montagne. Le tonnerre résonne. Heureusement, ses manifestations se stabilisent, et il me semble qu’il passe plus à l’est de là où nous sommes. Je me rassure, peu à peu, alors que le phénomène s’éloigne. Contrairement aux autres épisodes déjà vécus sur cette HRP, il ne dure pas toute la nuit, et finit par nous foutre la paix vers minuit. En revanche, la pluie, bien présente, accompagne les bourrasques de vent de gifles qui ne nous donnent pas envie de sortir. L’herbe épaisse absorbe sans problèmes l’eau qui s’abat généreusement sur notre replat.

La nuit se finit plutôt bien, et le lendemain est, comme souvent, une vraie renaissance. Heureux d’être en vie, en bonne santé, reposé, j’aborde l’étape avec l’état d’esprit de celui qui a échappé à l’enfer, même si j’ai toujours un œil sur le ciel. Le dénivelé, les kilomètres, la soif, le froid ou la chaleur, n’ont plus d’importance. Mais nul besoin de souffrir : la journée s’annonce magnifique. Nous grimpons rapidement le col d’Arrémoulit dans un pierrier infâme et raide, au-dessus du lac supérieur d’Arriel, autour duquel sont installées de nombreuses autres tentes qui se remettent péniblement de la nuit assez désagréable. La trace GPS à notre disposition décrit un passage droit dans le pierrier, mais nous préférons suivre sagement le petit sentier, balisé de points de bombe de peinture jaune, qui fait sagement un petit détour par les rives du plus haut lac de la vallée. Sortis du petit cirque, nous repassons en France et atteignons rapidement le refuge d’Arrémoulit. Alors que nous remplissons nos bouteilles, nous comprenons qu’il se trouvait, au-dessus, le glacier d’Arriel, aujourd’hui disparu. Malheureusement, dans les Pyrénées, les Alpes, les USA, la nouvelle zélande, partout, les glaciers fondent à toute vitesse, attestant de la plus évidente des manières le réchauffement climatique. Une plaque, apposée sur le refuge, atteste de ce phénomène de façon éloquente.

épitaphe

D’ici, nous avons deux choix : couper droit vers l’ouest vers le col d’Arrious, à travers une barre rocheuse à pic et son chemin de chèvres, le fameux passage d’Orteig. Plus court, mais vertige interdit. Sinon, il est possible de faire un crochet via le lac d’Artouste, plus bas, pour remonter ensuite au col. Nous choisissons la première option, pour économiser des kilomètres, des efforts, et la mauvaise conscience de refuser un obstacle présumé par quelques panneaux effrayants. Par curiosité, aussi. Avec ce beau temps, le passage est finalement fréquentable, peu dangereux en restant concentré. La chute est néanmoins interdite. Des câbles sont installés en main courante, pour les plus hésitants. Nous atteignons sans encombre le col d’Arrious et entamons la longue descente qui nous emmène à Socques, en fond de vallée, où passe une route qui nous permettra de refaire nos réserves. Après cette mauvaise nuit, je suis encore sous le choc, et particulièrement fatigué. Pour autant, je n’ai pas de douleur particulière. La douleur de mon tendon d’Achille a quasiment disparu, sans doute par le miracle de l’exercice.

Le passage d’Orteig
Le passage d’Orteig
le pic d’Arriel et le col d’Arrious, vue de l’ouest.
Vue du col d’Arrious sur le pic du midi d’Ossau

La célérité des parents d’Hélène nous permet un ravitaillement sans faille. J’ai à peine le temps de profiter des quelques ondes de réseau pour faire le plein de cartes topographiques sur mon smartphone. J’ai fait l’erreur de repousser le chargement de celles-ci après la date du départ. J’ai aussi, enfin, compris comment jongler entre les cartes IGN Françaises et ses équivalentes Espagnoles. Le réseau n’est néanmoins pas suffisant, et le chargement s’interrompt. Cela a le don de m’agacer prodigieusement. La fatigue amplifie mon dépit. J’essaie de me raisonner : ce n’est pas si grave, et je trouverais bien du réseau plus loin. Cette HRP n’est pas si avare en 4G. Par commodité, je privilégie une navigation dématérialisée sur smartphone. Mais à la fin, je ne sais pas si je suis gagnant. L’outil technologique apporte un lot de frustrations connectées que je souhaite fuir en randonnée, pour ne les connaître que trop bien dans la vie courante. Sans compter que le recours à la technologie est toujours un pari risqué, les puces électroniques ne remplaceront jamais la fiabilité d’une carte papier, d’une boussole et du bon sens. Sans parler du plaisir de manipuler une carte, et de visualiser son parcours dans un environnement élargi.

Il est 15 heures quand nous repartons à l’assaut du refuge de Pombie, dans la chaleur écrasante de ce fond de vallée. Nous nous réfugions dans la petite forêt qui a échappé au défrichage en règle pour créer des prés. Nous y trouvons la fraîcheur que nous cherchions. Quelques randonneurs descendent, et achèvent ici leur journée. Je les envie un peu, en me demandant pourquoi je m’embarque dans de tels défis, à m’infliger ces kilomètres quotidiens, à continuer à marcher quand tout le monde part se reposer. Sans doute parce que ce que l’on vit dehors est toujours plus grandiose que ce que l’on vit dedans. C’est notre paradoxe : Trop de confort affadit la vie, les émotions. Les 600 petits mètres de dénivelé nous cassent les jambes, ils sont interminables. Le versant entier est un pré de pâture, rempli de mouches, de tiques et de bouses. L’élevage est ici partout, la végétation est ravagée, et rend l’ascension particulièrement pénible. A moins que cela soit mon moral peu amène. Je me soigne comme je peux avec un mauvais podcast. J’écoute pas mal d’interviews qui ont le mérite de me changer les idées, quand je suis dans le dur. La vue spectaculaire sur le pic du midi d’Ossau, qui domine l’endroit, ne parvient pas à me faire passer une humeur assez maussade.

Nous atteignons enfin le refuge de Pombie pour y faire une pause. Les rives du lac qui jouxtent le chalet sont pleines de randonneurs venus se baigner. Pour nous, point de farniente, nous sommes condamnés à en baver ! Il est environ 17h, et le beau temps nous encourage à repartir. Nous tentons l’ascension du col de Peyreget, une fois de plus, dans une tension relative. Il y a toujours un petit risque d’orage, surtout en fin de journée. Nous convenons de faire immédiatement demi-tour, si les choses se gâtent. Heureusement, tout se passe bien, nous atteignons le col en un temps record, en avalant sans ciller les 450 mètres supplémentaires de dénivelé positif, malgré les multiples faux cols qui nous font travailler la patience et le cardio. La pause nous a fait du bien, nous sommes récompensés par une superbe vue des deux côtés de la crête.

Puis, arrive l’inévitable et longue descente vers la cabane de Cape de Pount, sise au fond d’une vallée ou coule le gave de Bious.

la vallée de Bious et le pic Castérau

Un dernier ressaut nous permet d’atteindre le fond de cette vallée calcaire, submergée de nuages. Nous interrompons la profonde médiation d’un berger en train de fumer sa cigarette, pieds nus, sale, rougeot, au-dessus de sa bergerie. Il ne daigne pas répondre à nos salutations de touristes envahisseurs. En fait, il est sur son smartphone, et est monté ici non pas pour profiter de la vue, mais pour capter la 4G. Nous avons prévu de dormir dans le coin, et je l’aurais bien interrogé sur les possibilités de bivouac aux alentours. Mais devant le faible niveau de neurones qui semblent occuper ce qui lui sert de crâne, je me rabat sur le bon sens et notre capacité d’observation pour trouver l’emplacement idoine. Plus bas, le long de la rivière, un espace semble idéal. Une jeune bergère est en train de dresser son chien. Elle nous répond très gentiment : Le bivouac est possible, mais il ne faut pas passer la rivière, car « les vaches sont méchantes » selon elle, par ici. Cela confirme ce que nous lisions et avons entendu dire. Mais cela concernait plutôt la journée du lendemain, aux alentours du lac d’Ayous. Là-bas, les parages sont interdits au bivouac, car le bétail a déjà fait des dégâts aux tentes des randonneurs, et il y a eu quelques accidents. La sur-fréquentation du lieu y est sans doute pour quelque chose.

Nous trouvons un coin parfait, plat, protégé des arbres, et dressons la tente. Le ruisseau, en léger contrebas, a creusé dans le calcaire un canyon magnifique. Une superbe bassine permet de laver confortablement les vêtements et le marcheur puant. L’eau est encore une fois glaciale, mais parfaite pour la récupération des jambes. Le torrent, magnifique, a creusé la prairie et incrusté son lit dans la roche crayeuse. C’est le premier cours d’eau de cette configuration que l’on voit depuis notre départ. Le bivouac, en plus d’être confortable, est magnifique.

le canyon du gave de Bious

Alors que nous dînons, nous entendons des cloches qui se rapprochent, doucement. Des vaches imposantes, armées de cornes massives, remontent paisiblement vers la bergerie en broutant. Parfois, elles lèvent la tête, nous jettent un bref coup d’œil, puis reprennent leur routine. Je les surveille du coin de l’œil, et commence à rassembler mes affaires, anticipant un accès de curiosité bovine un peu trop prononcée. Une des vaches se rapproche et fait route, lentement, sur notre campement, dans l’obscurité qui tombe, en ce début de nuit. Elle est maintenant sur notre bivouac, et commence à s’intéresser de bien trop près à nos affaires. La mort dans l’âme, nous interrompons le dîner, et en catastrophe, rangeons ce qui est possible de l’être. Il est très compliqué psychologiquement de démonter un bivouac que l’on vient de monter, et de devoir se remettre en route, alors que nous nous reposions d’une journée marathon. Nos vêtements, suspendus à un fil en train de sécher, intéressent particulièrement le ruminant. Je ramasse tout ce qui est possible, et le jette en catastrophe dans la tente, de même que mes appareils électroniques, la vaisselle, le réchaud, etc. Hélène fait de même, mais n’a pas le temps de sauver quelques serviettes et sous-vêtements qui sont impitoyablement engloutis par la bête. La vache patibulaire, au cuir épais, ne craint ni les coups de bâton, ni les pointes. Je n’ose pas non plus lui porter de coups trop violents, ni trop ciblés (les yeux, le museau), ne voulant pas déclencher une escalade de violence et risquer de finir embroché comme un mauvais kebab. Quand on mesure son gabarit et la taille de ses cornes acérées (un bon mètre d’envergure), il y a des raisons de perdre toute velléité de combat rapproché. Encouragée par des générations de randonneurs urbains pusillanimes, la vache, en pleine confiance, n’hésite pas à fourrer résolument son museau gluant dans la tente, soulever et secouer le sac d’Hélène, pour tenter d’y dénicher quelque délice exotique. Plus que pour ma vie, je crains que l’animal revêche transforme ma précieuse tente en tagliatelles, et compromette notre belle dynamique sur cette HRP. J’ai à peine le temps de faire diversion et d’éloigner quelque peu l’importune, qu’Hélène jette désespérément ses derniers effets personnels dans la tente, et déterre les piquets. En un geste, en surveillant la vache d’un œil, j’empoigne mes bâtons d’une main, et ferme les zips de la tente et roule le tout en boule. J’embarque tant bien que mal le fatras sous un bras. Nous battons piteusement en retraite, et quittons le pré, vers les hauteurs, par le chemin escarpé que nous avions pris pour arriver un peu plus tôt. La montée est raide, je crains de laisser tomber des effets. Le chemin est casse-gueule, à la frontale, les bras occupés par le précieux chargement. La veille, j’avais repéré un replat où il semblait possible de poser une tente, dans un endroit qui ne semblait pas visité par le bétail, au-dessus de la vallée où ils restent sagement.

Le gave de Bious, vue du haut

J’avais écarté l’idée d’y rester, même si la vue y était superbe, pour nous rapprocher du point d’eau. En envoyant de brefs éclats de lampe vers le bas du pré, nous redoutons être suivis par la fâcheuse génisse. Heureusement, elle semble se contenter d’avoir éconduit les squatteurs de sa ZAD, et reste paresseusement à digérer les textiles insolites sur place. Dans la nuit d’encre, nous remontons donc le ravin d’un pas pressé, longeons une petite falaise pour nous établir sur un joli replat herbeux. Poussés par la fatigue et l’adrénaline, nous replantons la tente aussi rapidement et solidement que l’on peut. Le sol, amorti par les herbes, est bosselé mais confortable. Surtout, les cloches maudites semblent rester à distance, au loin, dans la nuit. Le bétail n’a apparemment pas la volonté ou le courage de remonter le raidillon qui permet de sortir du petit canyon calcaire. Cela suffit à notre bonheur. C’est vers minuit que nous pouvons enfin refermer le rideau de cette journée interminable. L’eau manque, mais qu’importe : nous dormirons la gorge sèche, et ferons le plein demain matin, tout près.

Un papillon peu farouche, près du refuge de Respumoso

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