Couleurs d’automne

Steven’s Pass / Stehekin

Marc, dont le nom de trail est « Swiss Chocolate », m’accompagne pour le démarrage de cette étape. Nous avons fait équipe pour aller chercher notre boîte de ravitaillement à Skykomish, la localité la plus proche de Steven’s Pass.

L’auto-stop sera le plus facile de tout le PCT. Première tentative, une voiture s’arrête et une charmante dame nous conduit sur les 20 kilomètres qui nous séparent de la poste. Le retour sera encore plus simple, les habitants de Skykomish se disputant littéralement pour nous raccompagner sur le PCT, sans aucune sollicitation de notre part. Dans le jargon, c’est une ville particulièrement « Hiker friendly ».

Swiss chocolate est un gars super, cultivé, curieux, ouvert et dynamique. Comme son trail name l’indique, il est suisse. Nous partageons un excellent moment au déjeuner. En français s’il vous plait. Parler français est une bouffée d’oxygène, car même si je maîtrise maintenant bien l’anglais, ma langue maternelle me permet d’accéder à des subtilités de compréhension et d’expression supérieures. Et c’est plus facile de plaisanter. Malheureusement, le chemin et nos rythmes différents nous sépareront assez vite. Mais à la faveur de raccourcis, il me rejoindra à Stehekin. Il fait partie de ces belles rencontres du chemin, avec son mélange d’altérité et de valeurs communes aux personnes qui vont aussi loin dans cette aventure. Tout le monde est différent : personnalité, âge, parcours de vie, niveaux de vie, culture. Et en même temps, les mêmes idéaux reviennent souvent : la simplicité, l’ouverture, la gentillesse, l’humilité, le goût du dépassement de soi, de l’inconfort, mêlé à un certain épicurisme. Cette alchimie crée une communauté très soudée, dont les membres se reconnaissent instantanément. Bien sûr, ce n’est pas systématique. Il y a bien des exceptions. Mais c’est la norme.

D’autres marcheurs sont dans le même wagon : Sassy K, Coconut, Cheetos, Empty, Sparrow, et j’en oublie. Le départ est très tranquille, à peine 8 km. La nuit est calme, mais fraîche.

Le givre est apparu, ce matin. La condensation du lac, à proximité, a fait son office. Mais comme prévu par la météo, les cinq journées suivantes seront absolument radieuses. Le soleil sature les couleurs chaudes de la saison qui couvrent les versants. Les feuilles des buissons de myrtilles et d’Huckelberries se colorent d’hypnotiques violets, rouges, oranges, jaunes, verts. Les baies sont partout, et invitent au festin… dans la limites des capacités digestives de chacun. Certains indices laissés délicatement sur le chemin indiquent que les ours autochtones en ont légèrement abusé, malgré un système intestinal à l’épreuve d’un masala indien.

L’automne et les premiers froids ont profondément bouleversé le paysage, pour le plus grand plaisir des « retardataires » que nous sommes. En cette fin septembre, il est effectivement temps d’arriver, nous fermons la marche. Il est conseillé de toucher la frontière canadienne avant octobre, pour ne pas subir les premières tempêtes de neige, violentes. De fortes quantités peuvent tomber d’un coup et bloquer le marcheur attardé. En saison hivernale, le chemin sera recouvert de huit mètres de poudreuse, à certains endroits. A ce stade, cela serait frustrant de ne pas finir.

Ceux qui sont partis plus tôt dans la saison ont connu un sort aussi peu enviable. Un incendie, au mois d’août, a bloqué l’accès à la portion du Trail menant au Canada, près de Harts pass. Alors que nous étions dans l’Oregon, nous nous interrogions sur la stratégie de contournement à suivre, déçus de ne pas mener le parcours à son terme. Heureusement, entre temps, un détour a été établi et le terminus est de nouveau officiellement accessible.

Comme les autres, je presse donc un peu le pas, en essayant de boucler des journées de 40 km. Cela n’est pas évident dans cet environnement de montagne. Certes, le PCT est plus placide qu’un GR, et les Cascades n’ont pas la raideur de nos dénivelés Alpins. Mais il n’est pas si facile. Les pauses de midi sont courtes, et le reste de la journée est consacré à la marche, du lever au coucher du soleil. D’autant plus que les jours raccourcissent franchement, et que les températures nocturnes n’incitent pas à traînasser.

Kilomètre après kilomètre, le parcours offre de belles surprises, de quoi oublier les dénivelés harassants et un poids de sac grevé par un généreux et imprécis ravitaillement. Alors que je conversais avec Marc, j’ai manqué de vigilance sur ce « détail », j’ai été large dans le non-calcul de mes collations. En conséquence, mon sac est très lourd. Loin de toute route, ville, ou village, en montagne pendant cinq jours, on paye les erreurs longtemps ! Pas de hikerbox, de poubelle, et de marcheurs auprès de qui se délester. De toute façon, il est inconcevable de jeter de la nourriture, si précieuse en cas de pépin, pour soi ou les autres. Par ce froid, je dépense plus de calories. Les genoux et le dos souffrent, mais le plaisir est là. Les paysages sont un sédatif puissant. Et j’ai de la nourriture en quantité, ce qui est un luxe, par ce froid.

L’autre raison est que j’ai doublé mes couches thermiques. Je suis plus serein et confortable pour affronter quelques jours de pluie glaciale, ne craignant pas de mouiller des vêtements. Car si un vêtement prend l’eau, il est potentiellement impossible à faire sécher pendant des jours. Je garde toujours du sec pour la nuit, voire le lendemain. J’utilise un haut en laine merino relativement épais (400), porté à même la peau. Un vêtement exceptionnel, utilisé par l’armée Française, lourd, mais qui reste chaud, même mouillé. Et naturellement antibactérien. Les vertus du naturel. Les marins et les montagnards le savent depuis des siècles. Et le mérinos répond aux dernières objections que l’on pouvait opposer à la laine : la douceur et la légèreté.

Le contour de Glacier Peak, est particulièrement harassant. Le sentier suit les contreforts de ce superbe volcan surmonté d’un majestueux glacier. Son pourtour est sablonneux et instable. Il monte et descend sans arrêt, raide, étroit. C’est un vrai carnage : des branches d’arbres et arbustes partout sur le trail, des arbres tombés en travers, des glissements de terrain à contourner. Sur cette section, le Trail a souffert : la météo difficile accentue l’érosion, et son éloignement rend les missions de remise en état compliquées.

Les standards de qualité du PCT sont généralement très élevés. Malgré des passages à haute altitude, et presque aucun plat, ce chemin est généralement une vraie autoroute, en comparaison de nos GR Français. Une machine à enfiler les miles : relativement large, dégagé de la végétation, des grosses pierres et des racines, aux coefficients de pente raisonnables. À force de marcher dessus, on s’embourgeoise ! Il est amusant d’entendre mes collègues anglo-saxons râler quand le chemin n’est pas bon (rare), ou qu’il passe par des détours dont la maintenance et les caractéristiques sont plus « rustiques ». L’association qui gère le Trail, le PCTA, est riche de généreux donateurs et bénévoles, et peut se permettre d’organiser de nombreuses et fréquentes remises en état. Si bien que quand on quitte le PCT pour un chemin « normal », la fatigue, le mental et la vitesse s’en ressentent fortement.

Des gourmandises rachètent ces petites difficultés ainsi que les jours passés sous la pluie, et préparent à ceux qui viendront. Je me gave de tout ce qu’il est possible de prendre : Orgie de soleil, de myrtilles, de panoramas, de montées !

Quand tu vois ça sur ton gps, tu sais que tu vas le sentir passer !
Elu plus beau ruisseau du PCT. (Jury : moi.)
Le retour des sympathiques marmottes. Fourrure blonde de cagole pour les sudistes de la Sierra, poivre et sel pour celle des Cascades. Aux USA, les marmottes passent leur retraite dans le nord !

Après de jolis passages de cols et hautes prairies alpines, le trail redescend rejoindre une vallée encaissée, basse, reculée, et si humide qu’elle a résisté aux incendies. La rivière Suiattle qui coule en son centre est torrentielle, sauvage. Le glacier fond, et se purge d’une eau trouble, grise, chargée en minéraux et sédiments. La forêt qui occupe cette gorge semble primaire. A l’abri des vents dominants, gorgés d’humidité, arrosés par les pluies incessantes, devant chercher le soleil haut, les arbres sont encore plus massifs et majestueux que nulle part ailleurs sur le PCT. Le temps d’une journée, on est transporté dans un monde étrange, un monde perdu à la Conan Doyle, ou la lumière ne touche pratiquement pas le sol, l’humidité est totale, le silence aussi. Ici, le PCT est presque plat, ce qui n’est pas commun. En fait, il longe le lit de la rivière sur quelques kilomètres pour aller rejoindre un pont récent, très long, qui enjambe la rivière à son endroit le plus large, le moins puissant. Il est étrange de trouver la trace de l’homme ici, tant la nature reigne à l’état brut. Le précédent pont, ou gué (?) sur le tracé logique du PCT, a été emporté par les crues. Je pense la diversité du chemin à beaucoup gagné avec cette petite portion. Même si ce n’est pas ce que je me suis dit sur le moment…!

Le PCT (en rouge) longe la riviere. L’ancien tracé est en pointillés.
Petite souche
L’érosion a fait son oeuvre. Il faut rivaliser de techniques pour passer les nombreux arbres tombés (« fall outs ») : par dessous, par dessus, contournement par l’amont ou l’aval.
le PCTer « Empty » (et un arbre de 600 ans) que je croise sur cette dernière étape
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colosse de 70 mètres
Ambiance
Mikado
Ce pont est relativement récent. Il sécurise le passage de la rivère « Suiattle » mais impose un large détour. Qu’importe, on n’est plus à 10km près sur le PCT…

Le lendemain, plus haut, un nouveau détour est imposé par un incendie. Même s’il est désormais éteint, le PCT est fermé car il faut le sécuriser avant de le réouvrir : couper les arbres morts qui risquent de tomber, dégager ceux qui sont tombés, refaire la signalisation, combler les trous creusés par les racines consumées, contourner les glissements de terrain… Ce détour passe par le col de Suiattle, particulièrement spectaculaire par la variété de sa végétation et son relief. Une petite rallonge qui vaut vraiment le coup, avec l’une des plus belles vues depuis 4 mois. Le problème des détours est qu’ils nécessitent des cartes spéciales, que je n’ai pas. Je n’ai qu’un vague plan sur mon smartphone (voir la carte ci-dessous). Mais la signalisation a été modifiée pour le PCT, et le chemin est facile à suivre, surtout par beau temps. Sous la neige, ce serait autre chose…

– Me noter de télécharger une application (comme ViewRanger) permettant de télécharger cartes et traces GPS indépendamment de Guthook, qui ne fait pas les mises à jour temporaires –

Lyman lake
Vue de siuattle pass

Ce détour rejoint après quelques heures de descente le hameau de Holden : quelques chalets de vacances saupoudrés dans une vallée perdue, dont le seul accès se fait par bateau, via le lac Chelan. Ce lac permet aussi de rejoindre Stehekin, ma prochaine étape. En principe donc, le PCT ne passe pas par Holden. Opportuniste, en cette saison creuse pour le tourisme, la direction de l’hôtel profite de la manne des randonneurs et propose un pack complet bien tentant : logement, petit déjeuner, déjeuner, dîner, et surtout un transfert en bateau directement à Stehekin. Le tout pour 100$, ce qui est finalement un bon deal. Sur le PCT aussi, la tranquillité s’achète.

Après Holden, le détour suit une remontée raide vers un col retors, pendant 10km. Suit une descente interminable et casse genoux de 16km : le « company creek trail ».

Beaucoup feront l’impasse sur cette portion, jugeant avoir déjà marché l’équivalent de la section fermée du PCT, et échaudés par les mauvais retours des hikers précédents. Par la même occasion, ils gagnent du temps et de l’énergie, précieuse dans ces contrées reculées, escarpées, oursonneuses, humides et fraîches. Le détour (en noir) est légèrement plus long que la normale (en rouge). Mais il est largement plus court si l’on s’arrête à Holden, pour ensuite prendre une navette dans la vallée vers l’est, puis un ferry vers le nord, et Stehekin. En « puriste », parcourant à pied chaque kilomètre possible du trail, je décide de marcher jusqu’à Stehekin, ne voulant pas avoir de regrets, de portions ratées, me reprochant ensuite d’avoir « triché », d’avoir joué petit bras. Je me rappelle aussi d’une lecture pas si lointaine :

J’ai toujours, presque par philosophie, choisi dans ma vie la route la plus difficile. Le risque. L’extrême. C’est une des plus vieilles règles du monde que j’ai comprise lorsque je devais avoir 10 ou 12 ans : dans la vie, il y a toujours deux voies face à soi, une difficile et l’autre facile. Si on emprunte la plus dure, on a toutes les chances de faire le bon choix.

Olivier de Kersauzon. Le monde comme il me parle.

La seule chose qui aurait pu me faire changer d’avis, est la perspective du plaisir d’une croisière lacustre, en intermède langoureux à de longues journées de marche impitoyables. Mais mon choix s’impose. Au dessus d’Holden, le chemin est beau, même si le début monte très raide dans une forêt brûlée. J’attends avec impatience d’atteindre un ruisseau pour faire le plein d’eau. Le torrent tarde à se montrer. Alors je force le taillis, guidé par le son du fluide contre la roche. Le tracé est épuisant. Après des heures de solitude, je retrouve avec plaisir deux autres marcheurs sur cette section déserte : Empty et Sparrow. Eux aussi marchent en « puristes », souhaitant fouler le moindre kilomètre possible sur le PCT. Sur ce chemin hors trace GPS, je n’étais pas complètement à mon aise : pas de notion de distance, de points d’eau, de zones plates propices au campement, un sentier mal dessiné. Je n’ai qu’un descriptif écrit, précis mais peu pratique, laissé généreusement par un hiker Suisse passé par là il y a un mois. Son document décrit les points d’eau, les lieux de bivouac, les cols, les traversées de rivières, les bifurcations, avec une indication au dixième de mile. Il indique notamment un endroit pour dormir sur le col, mais rien de convenable avant cela. Malgré tout, il y a peu de chances de se perdre, car la configuration du relief est simple : le sentier reste sagement dans une vallée coupée en deux par un col. En cas de besoin, j’ai toujours accès à mes cartes hors ligne sur Guthook certes sans le sentier indiqué.

Nous observons de loin, crapahutant près du col, un ours noir de belle taille. Il nous a vu aussi, et fait un large détour en courant pour s’éloigner du sentier. Je l’aurais néanmoins en tête pendant ma nuit. Comme près de Belden, je me dis que curieux, il pourrait toujours venir renifler ma tente pendant la nuit. Je hâte le pas pour atteindre le bivouac avant la nuit. Alors que le jour baisse franchement, j’atteins le camp, qui se révèle heureusement parfait. Coup de bol :

  • je n’avais plus trop le choix en cette heure avancée
  • dormir sur un col n’est jamais idéal, mais des arbres le protègent, et il y a peu de vent.
  • je déteste toujours marcher de nuit, surtout hors PCT.

J’ai juste le temps de repérer un sapin convenable, et d’y suspendre soigneusement, sous le vent de ma tente, ma nourriture. Pendant ce temps, mes deux camarades préfèrent continuer, et camper près du ruisseau pour faire le plein, en contrebas du col. Je passe une nuit parfaite, silencieuse, quoique fraîche et légèrement pluvieuse. La lune, pleine, rend la lampe frontale inutile, et donne le tournis en scénarisant le défilement des cumulus.

Le lendemain, je dois me dépêcher pour arriver à temps à Stehekin. La poste ouvrant le samedi entre … 12:00 et 14:00. J’ai une navette à attraper et colis de ravitaillement à récupérer. Je n’aime pas m’envoyer des boites de ravitaillement précisément à cause de cela : dépendre des horaires de la poste. Mais à Stehekin, pas le choix, le petit magasin n’est pas configuré pour un ravitaillement complet.

Je démarre donc vers 6h par la descente la plus raide et la plus casse-gueule de tout le PCT. Logique, car ce chemin n’est pas le PCT. Il se fraie péniblement un passage à travers un ressaut rocheux à pic. Le type de chemins, dont on se demande comment les hommes sont parvenus à les arracher au relief. Glissade interdite, sous peine de s’écraser à 150m au pied de la falaise. Mes semelles Vibram font merveille, comme mes vaillants bâtons de marche qui m’équilibrent. Déjà délicat de jour, je me dis que dans le noir, mes amis d’hier soir ont du y passer un sacré mauvais moment. Je les retrouverais au village de Stehekin, 17 kilomètres plus loin, et heureusement pas au pied de la falaise. Ils me confirmeront qu’ils se sont effectivement fait peur.

La suite du chemin est vraiment fatiguante, alternant sans discontinuer longues descentes et courtes montées. Il est constellé de déjections plantigrades ayant mal supporté l’excès de baies. J’ai beau sonder les alentours, je ne verrais pas d’ours ce matin là. En approchant la vallée de Stehekin, je croise un couple de thru hikers qui remonte le chemin. Je n’ose leur annoncer clairement ce qui les attend. Ils vont en baver, avec une montée raide qui va sûrement les occuper toute l’après midi. Parfois, il vaut mieux ne pas savoir. Ils ont fait un « flip flop » depuis l’Oregon, préférant parcourir le Washington du nord au sud et être sûrs de finir avant les premières neiges.

Epuisé par cette descente rapide et sans pauses, une fois à Stehekin, j’assiste apathique à l’arrivée de toute l’équipe que j’avais fièrement doublé les jours précédents. Ils débarquent du ferry de Holden tout frais, reposés, nourris, douchés à l’hôtel, prêts à repartir…

Aujourd’hui, sur une bonne vingtaine de « thru hikers », nous sommes cinq éclopés à avoir pris ce détour impitoyable : « Empty », « Sparroy », « Sprocket », « Splinter ». Et on a tous dégusté. « Miserable » dit-on dans le jargon du trail. « Dépouillé » serait une bonne traduction en français, mais l’anglais suffit, pour une fois. J’ai un coup au moral, d’autant plus que je me suis dépêché pour rien : la poste n’a pas pris le soin de garder mon colis, car je l’avais envoyé par UPS, une compagnie privée. Elle l’a simplement laissé dans un container sur le débarcadère du ferry, en libre accès, avec les autres colis d’autres marcheurs provenant d’Amazon et de DHL. Il y a des milliers d’euros de matériel et de nourriture, dans ce container en libre accès. Heureusement, il y a peu de vols sur le chemin, et je le retrouve facilement. Je dois être le plus fatigué de la bande : je passe la journée à me reposer à Stehekin, pendant que les autres repartent rapidement.

J’éprouve un mélange de satisfaction d’avoir marché cette section difficile, et une belle frustration de voir mes collègues de souffrance s’arroger tant de passe-droits. On a beau marcher pour soi, se dire que l’on ne s’occupe pas des autres, que ce n’est pas une course ni une compétition, il reste énervant d’observer que tout le monde ne suit pas les mêmes règles. Particulièrement sur ces portions difficiles. Petites ou grosses entorses au chemin, plus de la moitié des marcheurs aura escamoté (« skipped ») des parties du PCT, ce qui ne les empêchera pas de revendiquer l’avoir parcouru intégralement par la suite, et d’en réclamer le « diplôme » de thru hiker délivré sur l’honneur par le PCTA. Une pratique courante consiste par exemple à quitter le sentier à une première route pour aller en ville, et le rejoindre par une seconde route, plus loin. Gagnant entre 3h ou presque une journée, dans certains cas. C’est ainsi que certains, qui ont le même rythme de marche que moi, se retrouvent des journées devant, registres de passage à l’appui. Je ne citerais personne ! Les puristes, ceux qui n’ont pas raté un centimètre du sentier, sont finalement assez rares. Si je ne suis pas au centimètre près comme certains ayatollahs, je m’évertue à ne rien rater, pour trois raisons :

  • ne rien regretter.
  • être au clair avec ce que je fais, mon objectif.
  • quand on triche une fois, on risque de récidiver. Il vaut mieux prendre soin de sa force mentale sur une telle le distance, en s’évitant des tentations fragilisantes.

Mais peu importe finalement. Chacun son truc. Je suis content d’attendre Stehekin de la bonne façon : la mienne. Malgré le beau temps, cette étape était rude. Et cette bande de cinq puristes, la providence voudra que je les rattraperais, et finirais le Trail avec eux. Nous nous serrerons les coudes jusqu’au Canada, dans des conditions d’orientation encore plus difficiles. Un signe ?

On accède à Stehekin à pied, par bateau ou par hydravion. Il n’y a pas de route reliée au reste du monde. Ce hameau isolé de quelques résidences secondaires dispersées vit au ralenti, au fond d’une vallée reculée, au bord d’un fjord profond, ravitaillé au rythme des ferrys. Pas de téléphone, peu de choses dans le magasin. Le temps s’est arrêté dans cette vallée boisée, où vivent plus d’ours que d’hommes.

Le ponton du débarcadère de Stehekin
L’hôtel restaurant de Stehekin
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« Hiker trash » sur la terrasse du restaurant de Stehekin

Mes chaussures commencent à avoir mauvaise mine. Les pierriers des derniers jours les ont mis à rude épreuve, il y a des trous et déchirures sur le tissu en mesh du dessus. C’est le point faible des trail runners. L’ouverture est inquiétante, et s’agrandit. Le mesh est très friable à cet endroit, offre peu d’accroche solide au fil à coudre. Pas gagné. J’hésite à aller en ville pour les changer. Mais aucune garantie de trouver la même paire, de la même pointure. Et ce serait une journée de plus de perdue. Je me résouds finalement à passer les deux soirées suivantes, dans ma tente, en atelier couture de fortune. Comble du professionnalisme, j’ajoute une couche de la fantastique colle « Seamgrip » par dessus pour renforcer la couture : elles devraient ainsi tenir jusqu’au Canada. Je suis assez fier de ma réparation, je n’en attendais pas autant, vu la précarité de ma situation. Et aussi rassuré : marcher en haute montagne, au milieu de nulle part, avec des chaussures défaillantes est une très mauvaise idée. J’en rachèterai une paire neuve à Santa Monica pour finir les 700km restants du trail, ma quatrième depuis le départ d’Agua Dulce.

En attendant, il faut que celles-ci tiennent bon !

J’avais une autre inquiétude en arrivant à Stehekin : réserver mon billet d’avion pour redescendre de Vancouver à Los Angeles. Attendant le dernier moment pour ne pas contraindre mon emploi du temps, c’est maintenant la dernière occasion pour prendre mon billet, et éviter les prix du dernier moment. Je m’en veux un peu de ne pas l’avoir fait à Steven’s Pass. Heureusement, la connexion internet par satellite de l’hôtel de stehekin est juste suffisante, et accessible par wifi. Je crains une confirmation par SMS obligatoire pour l’achat en ligne du billet : il n’y a pas de réseau cellulaire… mais le site ne le demande finalement pas. Le prix est correct, l’avion reservé, j’ai de la marge pour rejoindre Vancouver sans forcer : sauvé !

Pourtant, ce soir, mon moral reste au niveau du temps annoncé : pourri. Pluie, neige, froid. Et la prévision est donnée pour les vallées, pas en altitude. On perd vite des degrès en grimpant sur les cols : -1°c tous les 150m de dénivelé positif. Stehekin est à 300m d’altitude, mais plusieurs cols sont à plus de 3000m. Soit une perte de 18 degrés par rapport aux prévisions. De plus, tout le groupe est déjà parti dans l’après midi. Je suis le seul à rester dormir sur place, le soir même. Enfin, je pense que la fatigue de l’étape précédente y est aussi pour beaucoup. Le soir, elle accentue terriblement le stress, la solitude. Occupé par mes travaux de couture, je m’endors très tard, sous les gouttes et seul dans un camp de Stehekin bien vide. j’ai l’impression de fermer le chemin.

Le lendemain matin, malgré la fatigue de ma courte nuit, je passe en mode « combat ». Je me concentre sur les fondamentaux : ne pas se perdre, garder ses affaires au sec, l’électricité de son électronique au chaud contre le corps (et non plus dans les poches), manger, boire, dormir, rester au chaud mais ne pas transpirer, ne pas se blesser, faire des kilomètres réguliers. Le reste, secondaire, accessoire, est littéralement laissé de côté : se laver, écouter de la musique, faire du café, prendre des photos, se changer pour la nuit, tenir à jour le blog, etc.

Après un rapide petit déjeuner chaud au restaurant, je suis le seul thru-hiker dans la navette qui m’amène au sentier. Concentré, tendu, le trac. Mais je discute avec les quelques sympathiques marcheurs à la journée qui partagent le bus. J’évacue la pression avec quelques blagues. Envieux de leur confort, mais content d’en finir avec cette dernière section. Eux m’encouragent. A la fin de ce PCT, notre statut d’extraterrestre génère énormément de sympathie de la part des américains qui fréquentent temporairement les chemins, ou les villes proches du sentier. Je prends toute la force que transmet leur enthousiasme contagieux. J’en profite aussi, car je sais que je ne vais pas croiser grand monde sur la prochaine centaine de kilomètres.

Je suis préoccupé par mon genou qui donne quelques signes d’inflammation, suite à la descente de la veille. Les horaires de la poste m’ont fait forcer le pas, sauter des pauses. Sanction immediate. Je n’ai pas non plus une totale confiance dans mes chaussures, avant d’aller affronter 4 jours de montagne dans le mauvais temps.

Avant de nous déposer au chemin, le bus fait un arrêt traditionnel à la « fameuse » boulangerie de Stehekin. Cela ne suffira pas à me réconforter. J’entends parler de cet endroit depuis des mois. Les commentaires sont unanimes pour l’élire comme la meilleure des 4200 kilomètres du chemin. Je commence à connaître mes amis américains, qui ont le superlatif facile et le palais laxiste. Un petit défi propose même de terminer les trois jours de chemin en ne mangeant que des « cinnamon rolls », une viennoiserie à la cannelle. Mais je ne suis pas vraiment d’humeur à jouer. Bilan gastronomique: c’est bon, mais sans plus. La vraie surprise de cette boulangerie, c’est d’être de la taille d’un restaurant, dotée d’une équipe nombreuse, très professionnelle, dans un grand chalet au milieu de nulle part, et de quelques chalets et résidences secondaires.

Mon seul réconfort repose finalement sur une embellie prévue pour le mercredi 3 octobre, mon dernier jour de marche. Je passerai peut-être la frontière sur une bonne note, dans le beau temps. Hopefully ! Mais avant cela, la neige est au programme !

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